Une mission si courte

Du crachin tonkinois, à la mousson d’Asie, voici en conclusion la baroque et surprenante histoire d’un pléni¬potentiaire, qui se croit bien assis : ô lecteurs si curieux, lisez ! Histoire de voir !
En réponse à une demande de congé faite en mai 1976, Paris me donne son accord par un TO qui, curieusement, s’achève par la formule : lettre suit.
La Lettre ? Dans la foulée de l’inépuisable hypocrisie du « Cher ami », cette phrase : « Il paraît souhaitable, en effet, que vous sachiez que le Conseil des ministres a désigné, il y a quelques semaines déjà, votre successeur à Hanoï. Il a été décidé cependant de ne pas vous inviter à solliciter pour lui l’agrément dès à présent. Il est prévu que vous aurez à faire cette démarche au début du mois de juillet… »
Si je ne m’abuse me voilà congédié. Rien à dire. On m’accorde mes « huit jours », les règles sont sauves !
De Paris, dès décembre 1975, quelques échos étaient revenus jusqu’à Hanoï selon lesquels mes communica¬tions avaient irrité les uns. Beaucoup. Le ministre sûrement. Le président ? Peut-être. Le secrétaire général m’avait alerté sur cet état des lieux d’Orsay et d’Elysée lorsqu’il m’avait reproché d’expédier des télégrammes « au picrate ». Certaines longues langues abrasives avaient en outre répandu dans les couloirs du Quai d’Orsay que je ne m’étais pas entendu avec Huriet. Ceci parce que j’avais insisté pour qu’il rentrât à Paris. Huriet, charmant collègue et agréable écrivain, n’était pas, bien entendu, à l’origine de ces petites méchancetés de gentils collègues ! En revanche, il était vrai que, par sa netteté, ma correspon¬dance avait suscité un petit clan hostile. S’y regroupaient ceux qui avaient pensé comme Mérillon et partagé son analyse, du moins aussi longtemps que ce dernier était encore persuadé d’être ambassadeur à Saigon. Ces fameux « Cochinchinois » de tous acabits ! Est-ce chez eux qu’avait pris source la rumeur qu’on allait changer de politique donc… d’ambassadeur ? Enfin n’avais-je pas prétendu, ô sacrilège !, être ambassadeur dans deux pays qui n’étaient qu’un, ô stupidité ! Mais rien cependant ne peut accréditer l’idée d’un Mérillon, qui après avoir été fouillé lors de son départ à l’aérodrome de Tan Son Hut, aurait plaidé, amer, en faveur de mon rappel. Celui-ci fut présenté au Conseil des ministres comme répondant « à ma demande ». Le secrétaire général, quant à lui, quoique soigneusement énervé par ma prose, ne m’était pas hostile, ce qui avait retardé mon exécution. Paris, clément, sera même prêt quelques semaines plus tard à la retarder. Un homme mort peut-il tenir debout ? Je refusai de repousser le terme du délai qu’il est d’usage d’accorder au condamné pour fumer une dernière cigarette.
Qu’importe ! J’avais eu un peu raison. Sur un point sans doute. Sur d’autres, en revanche, rien ne prouvait que j’étais de ceux qui avaient pour seul tort de voir toujours clair. Naïf, je suis et je dois avouer que plusieurs de mes analyses furent contredites par l’événement. Les preuves vont suivre. Lecteur, reconnais qu’il est plutôt excep¬tionnel de les produire dans des MEMOIRES ! Preuves à l’appui et dans trois domaines.
Première erreur : le rythme de la réunification du Vietnam. Hanoï et les dirigeants avaient mille fois répété qu’elle serait l’affaire d’une génération. Gommant l’âge en communisme des archontes pour ne plus voir — moi et d’autres — que la sagesse de leur grand âge, je m’étais persuadé que les « vainqueurs » prendraient tout leur temps pour « communiser » le Sud ? C’était si évident que j’en avait complètement oublié le distique de Tribussa comme quoi les gens ne se fient plus à la cloche sachant qui la sonne. Ayant pris au mot Pham Van Dong (qui sonnait la cloche) je m’efforçais de faire entrer la France dans le jeu de la reconstruction du Vietnam. Le futur communisme de ce pays n’allait-il pas osciller, entre deux « modèles », le yougoslave et le roumain et, quel qu’il soit, il était mâtiné de langue française. Francophonie que d’erreurs en ton nom !

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