Une mission si courte 2

Et voilà : aux commandes dans le Sud qui trouve-t-on après les coups sévères portés depuis 1968 par la police de Thieu aux « cadres » du GRP ? Une « avant-garde » médiocre, et d’autant plus sectaire que médiocre, et de bons vieux « cadres » venus du Nord quelquefois origi¬naires du Sud, en tout cas prêts à remettre de l’ordre dans une vaste immondice avant de s’y perdre. Comment — ce n’est qu’un exemple — faire admettre à une équipe de médecins et d’infirmiers de l’ex-GRP sortant de la brousse que quatre médecins (officiers français) puissent venir relever à l’Hôpital Grall (français jusqu’au 30 avril) quatre médecins (français) pour assurer le fonctionnement du dit hôpital ? A Hanoï il n’y a aucun problème, mais, sur place, c’est simplement impossible. Autant proposer de faire fonctionner l’hôpital de Vic-sur-Cère en 1945 par quatre médecins militaires… allemands ! Colonisateurs jamais décolonisés nous voudrions que nos anciens sujets se montrent plus sages que nous ne le sommes !
Passe encore qu’il ait fallu renoncer, après plusieurs mois de paroles verbales, à la relève des médecins. Mais qu’en fut-il du côté des intérêts français au Sud, de l’avenir de ces entreprises si utiles à la vie économique du Vietnam réunifié et dont il avait été abondamment ques¬tion à Hanoï en décembre 1975 ? Un code des investisse¬ments était en préparation. Si souvent répétée cette annonce allait devenir réalité, n’est-ce pas ? Quinze ans plus tard la question restait à l’ordre du jour.
En réalité, les Vietnamiens prenaient la voie express vers la réunification. Les bornes s’appelaient brimades, tracasseries, incompétence pour les Français et surtout rééducation pour les Vietnamiens, le tout à la sauce de serments de grands chefs : « Restez ! Mais restez donc, dans trois ans, il n’y aura plus un seul prisonnier poli¬tique. » Comparé au temps moyen nécessaire à une bonne petite « rééducation socialiste », trois ans, cela parut sur le moment presque acceptable. La meilleure démonstration de l’illusion sera que quinze ans plus tard on rééduquait encore au Vietnam réunifié !
A vrai dire, les bruits selon lesquels tout n’allait pas très bien au Sud parvenaient étouffés à Hanoï. Encore une fois oubliant qui sonnait la cloche, j’avais peine à croire que l’euphorie de la victoire avait renversé de fond en comble les perspectives. Dans une génération ? Non sur l’heure. Le communisme était servi au Sud, goulag compris. Il fallait aller voir. Le 14 juillet 1976, presqu’à la veille de mon retour, je me rendais à Saigon pour prendre directement la mesure de la déception des Français et, à travers eux, de celle de nombreux Vietnamiens.
Sur un autre point, le flair me fit défaut. Via son testa¬ment j’allais être une victime posthume de l’Oncle Ho. Le fondateur du PCI avait érigé en dogme politique sacro- saint l’équidistance entre les deux Grands du monde communiste : I’URSS et la Chine. Et dans l’action il avait toujours fait application du principe. On l’avait vu, notam¬ment en 1963, naviguer avec adresse entre Brejnev et Mao au milieu des flots d’écriture et d’invectives de la grande tempête du monde communiste. Il avait obtenu de l’un comme de l’autre l’aide dont le Vietnam avait besoin. Comme un notaire, je notai méticuleusement les gestes des Soviétiques et des Chinois au Vietnam, du moins toutes les manifestations extérieures de leur présence et de leurs aides si nécessaires pour la reconstruction du pays. Après l’avertissement prophétique lancé le 20 avril par Pékin aux Vietnamiens en pleine marche vers Saigon pour leur expliquer « qu’il était dangereux de pousser le balai trop loin », les signes étaient nombreux sans que pour autant leur sens fût évident. Moins célèbre que « de la tentation cochinchinoise » une de mes dépêches intitulée « Une dérive ? » s’efforçait d’effectuer la pesée des rapports soviéto-vietnamiens dans un plateau et des visites, aides et autres congratulations sino-vietnamiennes dans l’autre ; je croyais voir le fléau s’incliner tout douce¬ment vers… Pékin. S’il est vrai qu’on peut être myope, ce que j’étais, il n’en restait pas moins que « dans cinq ans, dans dix ans ou dans cent » il faudra bien qu’Hanoï se rapproche de Pékin. Deng Xiao Ping le proclama en 1978. Après tout, 1’ « erreur », mon erreur s’effacera un jour avec le temps… Celui qu’il faudra pour que Hanoï et Pékin soient à nouveau « comme les lèvres et les dents », selon le slogan des années de combat commun.
Ma troisième erreur, qui en fût une, même si elle fut partagée, a été de croire que le GRUNK n’était pas pire que le gouvernement d’Hanoï. Je le prenais pour un banal gouvernement communiste somme toute. Inquiet néan¬moins de ce qui se passait au Cambodge, j’avais interrogé Pham Van Dong lors de ma visite de départ le 11 août 1976. Très souriant, assez grand seigneur, il s’était écrié : « Il faut leur laisser le temps… » Enigmatique mais peu rassurant. Ai-je une excuse à mon erreur ? Peut-être celle d’avoir convaincu Lionel Jospin, alors secrétaire national du parti socialiste chargé des affaires internationales, de publier le 3 août 1977 en « Libres opinions » dans Le Monde un article intitulé « Les socialistes et le Cambodge ». Ce fut l’un des tout premiers papiers aussi nets parus en France sous la signature d’un politique, tant il était difficile d’imaginer l’inimaginable.

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