Un maillon d’une si longue chaîne…

Attendue à Hanoï le 25 novembre 1975, la mission de haut niveau sera donc conduite par Geoffroy de Courcel, ambassadeur de France et secrétaire général du Quai d’Orsay, qui a été reçu le 21 par le président de la République. Elle comprendra le directeur du Trésor (Haberer), le directeur des Français à l’étranger (Dupuis), le directeur des relations économiques bilatérales (D’Aumale), le directeur d’Asie-Océanie (Noiville) et un jeune secrétaire des Affaires étrangères assez prétentieux et, néanmoins, chargé du Vietnam à la direction d’Asie.
Faut-il se fier aux présages ? La présence de Geoffroy de Courcel à la tête de la mission en serait alors un heureux. Une réputation de compétence et sa qualité de grand honnête homme le précédent. Quant à son titre de Compagnon de la Libération il lui vaut ma considération (qui ne vaut que ce qu’elle vaut !). En revanche, l’état d’esprit qui inspirerait sa mission m’inquiète. Une dépêche de l’AFP-Paris, qui fait un point à la veille du départ et, sans doute est inspirée, traite encore d’une République du Sud-Vietnam (13 novembre). Les discus¬sions sur la coopération culturelle pour 1976 sont bloquées. Plus sérieux : les négociations sur l’aide finan¬cière n’auront lieu qu’à compter du 1″ décembre « si les résultats de la mission… sont satisfaisants » dixit la dépêche. Enfin, est évoquée l’aide économique destinée au Nord du Vietnam à négocier avec Hanoï. (Et le Sud ?)
A Paris, le Quai d’Orsay est très sensible à cet aspect économique de la négociation. Le secrétaire général, qui doit mener la délégation, s’en préoccupe personnellement. Et comme, depuis des mois, les Vietnamiens évoquent en priorité le problème du pétrole, il réunit autour de lui le 19 novembre des représentants des administrations compétentes (délégation générale à l’énergie, direction des carburants) et des sociétés françaises (Elf Aquitaine, Compagnie française des Pétroles et Institut français du Pétrole). Elf Aquitaine qui avait un permis d’exploitation au Sud et y a découvert du pétrole, se déclare prêt à orga¬niser un programme global (exploitation à un rythme modéré ; formation de personnel) ; la société aimerait intervenir dans le cadre d’un consortium. La CFP est peu intéressée ; elle concentre actuellement ses efforts en Indonésie. L’Institut français du Pétrole coopérerait volon¬tiers comme société de services. Tout cela demande des crédits, et chacun lorgne vers une contribution de l’Etat non encore prévue. De toute façon, ce n’est qu’après la mission de haut niveau et si son bilan est positif que des pas significatifs pourraient être faits.

Le 26, la négociation commence par une entrevue de Courcel (plus Richer) — Pham Van Dong (plus Dang Thi qui dirigera la délégation vietnamienne). Le Premier ministre accueille l’hôte venu de si loin, exactement comme il m’avait accueilli dix mois auparavant, par un : « Qu’est-ce que vous m’apportez ? ».
Pendant plus d’une heure la conversation se déroule avec force références aux messages échangés entre le président de la République française et le Premier ministre vietnamien. D’emblée, de Courcel rappelle l’oeuvre du général de Gaulle en matière de décolonisation (ouf ! on évite de justesse le discours de Phnom-Penh !). Il souligne la portée politique du geste du président Valéry Giscard d’Estaing puis précise le sens de ses instructions : ouvrir la voie à des relations « privilégiées » (c’est une manie de la diplomatie française dans la zone ex-coloniale). Pham Van Dong, qui n’est pas de reste, fait état de sa volonté d’aller de l’avant pour surmonter les obstacles « qui ne sont pas infranchissables »… Nous pourrons faire « beau-coup de choses ensemble », (ça c’est le refrain d’une chanson sincère). A l’aspect économique des relations, la priorité revient bien évidemment. Le Vietnam est riche de ses ressources naturelles nombreuses « le pétrole attend (vos compagnies). Il a soif de remonter à la surface… ». Cela va de soi mais — socialisme bureaucratique oblige — il faudra attendre dix ans pour que le premier baril soit extrait par… les Russes. De Courcel rassure son hôte : Elf est prêt mais il faut beaucoup d’argent. Réponse : « Il va jaillir et on pourra ainsi vous payer… » Sur le caoutchouc, Pham Van Dong passe sans s’appesantir avant de conclure : « Après le pétrole, le reste viendra tout seul ».
Ces rêves à haute voix ne découragent pas de Courcel qui insiste sur la limite des moyens dont nous disposons et sur la nécessité de créer — au préalable — l’atmosphère nécessaire : des solutions doivent être apportées aux diffi¬cultés qui préoccupent Paris. Pham Van Dong, en nouveau philosophe : « Nous sommes faits pour les résoudre. La vie est faite pour cela. » Les difficultés tiennent à l’atmosphère dans laquelle vivent les Français au Sud. Quel sera leur statut ? « Souhaitez-vous qu’ils restent ? » De Courcel continue en évoquant 1954 et la mission de Sainteny, en fait l’ère des promesses non tenues sur le maintien d’intérêts privés dans un pays socialiste. Pham Van Dong esquive. Il renvoie la balle en se référant à P. Mendès France qui lui avait dit que « le Premier ministre du Vietnam viendrait en France… mais lui PMF est allé à Manille. Aujourd’hui, les circonstances sont tout à fait différentes pour toute cette région. Heureusement ! »

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