Un maillon d’une si longue chaîne… (5)

Une dernière question adressée à Pham Van Dong « lors du voyage qu’il désire effectuer en France, quelles sont les provinces qu’il souhaiterait visiter ? ». Il prend son temps et très sérieux lance : « Toutes les provinces ! ». En fait, le vieil internationaliste happé par ses camarades moscovites restera si longtemps en URSS, qu’en 1977 lors de sa visite en France, il ne verra guère que Paris.
Quant à l’entourage du secrétaire général, ses propos d’après réception sont déconcertants. Notre petit jeune diplomate constate qu’après tout : « Ce n’était que le disciple de Ho ! » Que veut-il dire ? Qu’il l’a échappé belle et qu’avec Ho il aurait été foudroyé ? Un des hauts fonctionnaires délivre au secrétaire général un satisfecit : « Vous avez été très bon ». Oui ; mais il ne faut jamais féliciter un supérieur.
Le lendemain de cette soirée historique laissant à Hanoï en arrière-garde, le seul C. Chayet mon prédéces¬seur à Hanoï — qui connaît déjà — c’est le départ pour la baie d’Along. On a tout dit sur son charme surprenant et elle ne déçoit pas la délégation, malgré (à cause de) la brume ; les chambres ont été retenues dans celui des deux hôtels qui est réservé au confortable repos des dirigeants du Parti des travailleurs vietnamiens… Prolétaires de tous les pays, couchons-nous dans les meilleurs lits ! Personne n’imagine que le plus dur nous attend au retour…
Car, pendant que la délégation française se laisse séduire par la baie, les Vietnamiens consciencieux et un peu pervers rédigent. Et le lundi matin, selon I’ABC de toute négociation, ils présentent le (leur) relevé de conclu¬sions qui efface nombre de leurs concessions de la semaine… La manœuvre qui est aussi vieille que Sun Zi est connu : « Lorsqu’il (l’ennemi) se repose (à la baie d’Along) il faut le harceler ! » Mais pour de Courcel la copie des Viets, c’est la muleta. Selon lui, la négociation « prend un mauvais tour ». Un tête à tête d’une demi- heure, le 1er décembre, avec le ministre Dang Thi fait monter la pression. Présent à côté du secrétaire général, je sens que nos interlocuteurs n’y comprennent plus rien : échec d’une mission de (si) haut niveau ?
L’échange donne à peu près ceci :
DE COURCEL : Nous avions arrêté des documents en commun ; j’ai eu tort de dire ma satisfaction. Vous avez fait des pas en arrière ; vous en faites de nouveaux… et je ne sais pas ce que je vais rapporter… J’ai été très franc avec Pham Van Dong : le président (VGE) a l’esprit ouvert. Il faut régler le passé le plus vite possible… nous sommes prêts à avoir des relations privilégiées sur un plan général et politique… Mais vous n’avez cessé de dire que ce qui vous intéressait était ce que nous apportons. La France ne fournit d’aide à aucun pays « socialiste »… les deux seuls à en recevoir, sont le Laos et la RDA… C’est un traitement privilégié par rapport aux pays du Maghreb. Ne vous faites pas d’illusion. Le gouvernement ne donnera pas d’aide si cela ne doit être d’aucun effet sur les relations en général… et aucun ministre des Finances n’accordera d’aide au Sud s’il n’y a pas de gestes positifs… J’avais cru en apercevoir quelques-uns mais tout a été rayé par vous. Nos ressortissants sont soumis à des vexations… Vous refusez de délivrer des quitus fiscaux… Ne recommencez pas vos erreurs de 1955 lorsque vous avez découragé toutes les entreprises françaises qui sont parties au bout d’un an… la guerre est finie. Vous avez été déçus par les Accords de Paris ; nous aussi. Nous ne sommes pas responsables de la guerre des Américains. Nous l’avons condamnée… Si nos ressortissants et nos entreprises sont traitées comme cela il n’y aura pas d’aide…
Après cette « sortie » qui laisse pantois le ministre vietnamien, ce dernier articule que tout a été réglé et qu’il n’y a pas de changement.
DE COURCEL : Si, il y a eu des changements.
DANG THI : Nous allons continuer nos échanges de vues et rédiger un procès-verbal en y ajoutant « avec l’accord du C.RP ».
Suit un échange de vue sur le contenu du projet rédigé par les Vietnamiens qui s’écarte nettement, sur plusieurs points, des positions arrêtées en commun le samedi : (quitus fiscal, transfert, ressortissants français).
DE COURCEL martèle : « Il y a eu des changements et plus que de substance… c’est une question d’atmo¬sphère. » Pour la détendre, le directeur d’Europe (non socialiste) au ministère des Affaires étrangères, Mai Van Bo, s’avance pour dissiper les malentendus : « Il n’y a aucun nouvel aspect ». Il en faudrait plus pour freiner de Courcel qui répète qu’aucun développement de l’aide française ne sera possible si nos services ne sont pas logés à Hanoï et note que « les assurances sur le fonctionnement du consulat de Saigon ont disparu du projet… ».

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