Un maillon d’une si longue chaîne… (4)

Tenue « Mao » et vieille Volga noire, Pham Van Dong était arrivé à l’heure. Que dis-je à la minute, sans causer la surprise : l’extrême précision d’un rendez-vous est un des snobismes de la hiérarchie vietnamienne. D’entrée de jeu, sur le perron, il avait distribué une bonne brassée de baisers aux enfants puis qualifie de « belle maison » la villa du… directeur adjoint des BGI où depuis la destruc¬tion de la résidence s’était replié le chef de mission.
Et le voilà, assis au milieu d’un ample et clair canapé d’angle, point de mire de la délégation française dont les membres, après les présentations d’usage, se sont disposés en demi-cercle. Tous muets, Pham Van Dong les invite, ces carpes, à s’asseoir. (Il n’y a pas de siège car toutes les chaises sont mobilisées autour des deux tables du dîner). Il me parle et je lui parle. De Courcel ne dit plus grand- chose. Mes tentatives d’appâter une des carpes pour qu’elle entre dans la conversation échouent piteusement. Ma femme participe sans succès à cette entreprise de dégel sous les tropiques. L’explication de cette stupéfac¬tion annihilante tient-elle dans l’écart que met l’Histoire entre un personnage un peu mythique — l’un des proches compagnons d’Ho Chi Minh — et les hauts-fonctionnaires de la République ?
A table même scénario, Pham Van Dong parle ou plutôt monologue et de Courcel, aristocratiquement raide, intervient de temps à autre. Quand surgissent entre aile¬rons de requin et porc laqué les malheurs de la guerre d’Indochine (la nôtre pas celle des Américains) l’impéni¬tent gaulliste qu’est de Courcel stigmatise « Les gouver¬nements français — qui ne dirigeaient pas ». Pan sur la IVe ! De toutes les politiques rêvées pour régler le problème indochinois, celle que de Gaulle avait préco¬nisée était pourtant et résolument la plus anachronique. Je le pense mais n’en dis rien. Me visant peut-être, le secré¬taire général affirme qu’il croit bien n’avoir jamais entendu de discours plus Algérie française (TiTiTi-Ta Ta, TiTiTi Ta Ta) que celui qui tomba un jour de la bouche de Mitterrand. Peut-être ?
Puisque les guerres coloniales s’inscrivent au menu, Pham Van Dong se souvient à haute voix des négociations franco-vietnamiennes de septembre 1946 à Fontainebleau. Quel étonnement fut celui de sa délégation de trouver Max André face à Ho Chi Minh. Max André ! Vous avez dit : Max André. Qui est Max André ? Bien des années plus tard G. Letourneau qui avait été ministre d’Etat chargé des relations avec les Etats Associés de 1950 à 1953 m’expliquera que G. Bidault cherchant au sein du MRP un expert « ès-affaires indochinoises » n’en avait repéré qu’un seul, ce Max André, un ancien d’Hanoï où il avait exercé des fonctions de… banquier ! Trente ans plus tard, Pham Van Dong cite pour nous, notre banquier- diplomate : « Vous accepterez mes (pas nos) conditions où je vous réduirai en huit jours par une opération de police. » Et tourné vers moi, il ajoute : « Demandez à Messmer, si vous voulez le vérifier ! » Comme je lui fais remarquer qu’en 1946 il était de ceux qui, côté vietnamien poussèrent à la rupture, notre hôte glisse dans son rire éclatant un « j’étais jeune » qui sonne comme une excuse. « Un jeune Turc ? ». Ma qualification recueille d’autant mieux son approbation qu’il a lui-même parlé de Jacques Chirac en ces termes quelques minutes plus tôt. Là-dessus notre Pham Van Dong déverse un seau de propos très anti¬américains. L’attaque surprise gêne manifestement les Français qui, plus cois que jamais, se taisent. C’est le moment où la « diplomatie » entre en jeu. Une citation d’Hô Chi Minh, pour qui « l’impérialisme et le protocole sont les plus grands dangers », me vient à l’esprit. Lancée à la volée, elle suffit à éloigner le danger. Ouf ! Le temps de la littérature sonne fort à propos. Bien approvisionné en livres français par son ambassade à Paris, Pham Van Dong qui a lu et aimé L’Imprécateur interpelle directe¬ment le « ministre des Finances » : « A-t-il lu ce bou¬quin ? Qu’en pense-t-il ? ». Eclat de rire de Pham Van Dong. Mais ce nouveau ministre qui n’est autre que J. Y. Haberer, le directeur du Trésor reste sans voix.
Dessert ; tintements de cuillère sur son verre ; et le secrétaire général, aussi chaleureux que sa nature le lui permet, évoque les douleurs longues des uns et des autres ; Mendès France « qui a mis fin à la guerre » ; et puis Sainteny. Il dessine, pour conclure, un avenir où, dans les relations franco-vietnamiennes, tout redevient possible. Pham Van Dong a visiblement apprécié le toast. Il se lève et se met à parler lentement en Français marquant des temps d’arrêt pour chercher le mot appro¬prié qu’il trouve toujours. Quand il a terminé, il invite les Français qui sont venus d’une deuxième salle à manger, à s’asseoir. Il n’y a pas de siège, tant pis : silence figé et sourires de cour. Le personnel vietnamien de l’ambassade — maître d’hôtel, cuisinier, femme de chambre — est lui aussi médusé. Il n’en revient pas d’être si près, à le toucher, d’un de ses grands chefs. Vingt heures : l’ennemi approche sous le masque du chef du protocole qui s’impa¬tiente. On sort et Pham Van Dong quitte l’ambassade dans une rafale d’embrassades amicalo-diplomatiques qui fait plier de Courcel pour échanger le baiser de paix.

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