Un maillon d’une si longue chaîne… (3)

Deuxième temps de la séance : le règlement des problèmes bilatéraux. Pour la délégation vietnamienne la liquidation du passé s’impose. Les rapports doivent « changer de caractère ». L’amitié, la compréhension doivent créer l’atmosphère nécessaire pour convaincre les Français de rester au Sud. Puis, prenant de la hauteur, Dang Thi parle d’une « vision stratégique… globale » pour régler les questions auxquelles ses interlocuteurs attachent de l’importance, notamment celle des Français au Sud- Vietnam. « Pour eux, pas de différence… (nous avons) une politique d’égalité. Ceux qui veulent partir ont la liberté de le faire ; et ceux qui souhaitent rester le peuvent… » Parole, parole ! De Courcel insiste sur les Français d’origine « plus ou moins » vietnamienne qui veulent rentrer chez nous. Réponse : c’est une question de prin¬cipe même s’ils sont une charge pour nous, ils ont choisi notre nationalité.
Quant aux sociétés françaises à Saigon, elles sont prêtes à changer leurs représentants, pour « en attirer d’autres » et pas seulement ceux qui sont attachés senti¬mentalement au pays. De Courcel explique qu’il faut aboutir d’abord à un règlement du passé : « Au fur et à mesure que les problèmes seront réglés au Sud, nous continuerons à l’aider… l’année prochaine notre aide sera une aide d’ensemble au Vietnam réunifié… » Répondant à cette promesse sous condition de régler le passé (qui n’est pas réellement présentée comme un préalable) Dang Thi renverse la perspective et exprime l’idée que « la solution du problème est liée aux relations futures… » tout en admettant qu’ « avec l’arrivée (au Sud) du pouvoir révolu¬tionnaire il y a eu des mesures vexatoires spoliatrices ».

Le même Dang Thi reconnaît qu’on n’attirera pas les industriels… si ces mesures n’apparaissent pas comme le résultat des événements. Le futur ? « Nous voulons réserver à la France une place privilégiée… ». Ceci dit, il voudrait en savoir plus sur notre aide et souhaiterait qu’elle fasse l’objet d’un engagement sur plusieurs années. C’est la faille dans laquelle de Courcel ne manque pas de s’engager en indiquant que la mission de M. Haberer serait « facilitée » si les problèmes étaient réglés.
Une difficulté réelle est l’ignorance dans laquelle l’omnipotent ministère des Finances tient la délégation sur le montant de l’aide française éventuelle. Quoique le directeur d’Asie estime que « ce n’est pas brillant », cette première demi-journée paraît encourageante.
Après ce préambule qui sonne comme un : « En avant ! » l’ordre : « Marche » ne suit pas. Les deux délé¬gations piétinent, sans hausser le ton. Les Vietnamiens ont choisi pour tactique de laisser aux Français le soin de proposer l’ordre du jour, comme si de leur côté ils n’avaient guère de problèmes à y inscrire. Demandeurs, les Vietnamiens le sont ; mais ils ne veulent, à aucun prix, le paraître. De balbutiement en balbutiement, le but est atteint, sans que nos interlocuteurs soient passés aux aveux. Cinq à six milliards de francs c’est la somme qu’ils souhaitent et la promesse qu’ils voudraient nous arracher ne devrait pas s’embarrasser du principe de l’annuité budgétaire ! Malgré des appels répétés à Paris, de Courcel n’obtient à ce propos nulle réponse du ministère des Finances. « Qui a l’argent, négocie… ». Et puisque nos joyeux communistes attendent la liste de nos griefs, nous la leur donnons sans trop nous faire prier. En vérité la dresser est un jeu d’enfant. Elle égrène les redevances des charbonnages d’Hông Gai dues (sic) à la France, l’indem¬ nisation des entreprises françaises au Nord du 17° et trop fameux parallèle, sans omettre le sort des Français.
Deuxième jeu d’enfant : scinder l’inventaire pour en confier les morceaux à trois groupes d’experts. Le premier, du contentieux fera table rase. Les deux autres se pencheront, l’un sur l’avenir de la coopération culturelle et scientifique et l’autre sur l’aide économique. En trois jours de réunions d’experts, où les échanges sont directs et bon enfant, mêlées à de rares séances plénières, les deux délégations s’entendent facilement. Encore faut-il mettre le tout sur le papier. Bref, une négociation classique dont le déroulement ne souffrit que de deux fuites. Gare aux médias ! L’AFP veillait dans la peau d’un ancien, fort sympathique qui connaissait son Vietnam par cœur. Jean Thoraval était chaleureux, fouineur, calme et pas cachot¬tier. Avec sa femme il avait portes ouvertes à l’ambassade et réciproquement.
La première fuite fut heureuse :
Hanoï 29 novembre AFP : « Le Premier ministre a dîné hier soir à l’ambassade de France à Hanoï… Cette soirée “ insolite ” du Premier ministre dans une ambas¬sade étrangère, à plus forte raison dans celle d’un pays occidental n’avait donné lieu à aucune publicité… Avant de devenir un secret de Polichinelle tant il est vrai que “ radio-bambou ” et “ radio-trottoir ” émettent sur des longueurs d’onde plus efficaces que la Radio nationale… Il est rare de voir le Premier ministre nord-vietnamien accepter une invitation à dîner… »
(Signé Jean THORAVAL).
Petite victoire diplomatique en somme.
Ce dîner avait eu lieu le vendredi alors que la négocia¬tion ne devait s’achever que le lundi suivant ; le Premier ministre s’absentant dès le lendemain pour aller « en province ». Au Sud, bien évidemment et pour trois semaines.

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