Un maillon d’une si longue chaîne… (2)

Retour aux problèmes concrets avec le départ des Français du Sud ; leur déménagement ; les réquisitions, etc. Le Vietnamien « comprend », comprend tout et recon¬naît qu’il ne faut pas « passionner l’opinion » et l’accord se fait très vite pour que, dans les jours à venir, les experts cherchent et trouvent des solutions à tous ces problèmes.
La conversation rebondit. La coopération, dont le Premier ministre rêve à voix haute, exige que deviennent possibles la relève des personnels, le déplacement des personnes, la liberté de communication, etc. « C’est très important » souligne de Courcel dont l’interlocuteur vacille alors légèrement : « Nous sommes assaillis de problèmes à régler à toute vitesse… ceci nous dépasse ».
Dans la voiture en allant chez Pham Van Dong, le secrétaire général m’avait prévenu que, le cas échéant, il demanderait à lui parler en tête à tête. Aussi ne suis-je pas surpris lorsqu’il déclare qu’il est disponible : « Si vous (Pham Van Dong) souhaitez me parler plus personnelle-ment… » Exit l’ambassadeur, réduit au rôle de celui qui- prend-des-notes. La conversation se poursuit :
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Pham Van Dong : Nous verrons (le temps de l’Histoire est maintenant venu). … Nous disons ce que nous faisons et nous faisons ce que nous disons.
De Courcel : Nous avons manqué des circonstances exceptionnelles : en 1946, 1954… Il reste à rattraper le temps… C’est ma dernière mission… J’espère aboutir.
Pham Van Dong : Raison de plus : nous allons le faire avec vous.
Et voici que l’ambassadeur de France, ce vieux gaul¬liste, ne peut résister à la démangeaison. C’est l’irrésis¬tible allusion au discours de Phnom Penh qui suscite non pas l’approbation de son interlocuteur mais une interroga¬tion : « Quelles sont les intentions de vos alliés les Américains ? A cela nulle réponse ne peut être donnée. Le mot de la fin revient au Vietnamien qui d’un coup balaie le passé : « Tout est bien qui finit bien. » « Avec votre appui » enchaîne de Courcel. Tout est dit.
Le Premier ministre sort alors son coup classique. Il prend par le bras son grand interlocuteur et l’entraîne lentement bras-dessus bras-dessous faire un tour de la pelouse. Le tour du propriétaire qu’il est devenu, car la pelouse est celle du Palais des gouverneurs de l’Indochine française auquel l’actuel occupant trouve un petit charme Château de la Loire… Amitié et avenir font le tour de concert, accompagnés de la nostalgie des occasions manquées et de la stupidité de la guerre fratricide qui n’aurait jamais dû avoir lieu. Peut-être les deux prome-neurs ont-ils dit ensemble du mal des Américains ? Un bon terrain d’entente pour un Français qui a été, est et sera gaulliste et un Vietnamien qui a été, est et sera commu¬niste. Perinde ac cadaver !
Après cette visite liminaire, pour peu que l’on note que les Vietnamiens ont accepté sans difficulté le report de la mission Haberer (sur le protocole d’aide financière) et qu’en tout état de cause, la France est, depuis la chute de Saigon, le premier pays à engager une négociation globale avec le Vietnam, la route du dialogue est franchement ouverte. Il débute lors de la séance plénière du 27 novembre au matin.

La délégation vietnamienne est conduite par M. Dang Thi, ministre à la présidence (sans portefeuille), un proche de Pham Van Dong. Il agit « au nom du gouvernement de la République démocratique du Vietnam et du gouverne¬ment révolutionnaire du Sud-Vietnam après accord des dits gouvernements ». Toujours le jeu des apparences.
Et bon début : tout le monde, il est heureux : « Heureux de sa mission qui coïncide avec la réunifica¬tion » (de Courcel). « Heureux du rôle que la France a joué pour aboutir aux accords de Paris et de celui de Monsieur Valéry Giscard d’Estaing au mois d’avril qui a permis d’éviter de grandes batailles au Sud » (Dang Thi). Et les deux, comme en un duo bien répété : « Nous finis¬sons par où nous aurions dû commencer. » (Ô mânes de Sainteny, de Leclerc et d’Oncle Ho !).
Alors on commence. Les Français soulignent d’emblée le rôle indépendant de la France qui maintient de bonnes relations avec la Chine, l’Union soviétique et les Etats- Unis. Pas de problèmes en ce qui concerne nos relations bilatérales, répondent les Vietnamiens qui dressent un tableau du Sud-Est asiatique aujourd’hui « libéré… Pendant la guerre, les Etats-Unis ont cherché à nous encercler, à nous séparer. Nous sommes réintégrés dans le Sud-Est Asiatique… la coopération entre la France et les Etats-Unis est une bonne introduction pour la coopération franco-vietnamienne… nous souhaitons (être)… non engagés… pas d’intervention impérialiste ; pas de poli¬tique d’agression qui a fait tant de mal… ; pas de bases étrangères… le Vietnam est un pays non aligné socia¬liste… » Dont acte.

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