MON AÏEUL EN COCHINCHINE 3

Publié dans Le Tour du Monde en 1875, le Voyage en Cochinchine d’Albert Morice relate son périple de juillet 1872 à septembre 1874. Lejeune homme arrive à Saigon le 7 juillet 1872, âgé de vingt-trois ans, après une traversée de quarante-cinq jours. Il séjourne pendant trois mois à Saigon, d’où il fait des excursions à l’hôpital de Choquan avec des collègues médecins, puis à Cholon, avant de commencer un périple de sept mois de « pérégrinations à travers l’Indochine », marquées par des captures de serpents, pour lesquels il a une tendresse particulière. Car le jeune médecin se rêve zoologue et néglige la médecine au profit de sa passion pour les reptiles et les coléoptères.

Bientôt, écrit-il, « grâce à la riche faune de cette partie de la Cochinchine, je parvins à transformer ma case en une véritable ménagerie. » Collectionneur acharné, il surcharge les musées d’Histoire naturelle de Lyon et de Paris d’insectes et d’autres animaux. Cette collection vivante donne lieu à un inventaire extraordinaire et peu scientifique : une macaque, des « genres de cerfs », un singe multicolore, un petit singe « enfant gâté », une civette pour le Jardin des Plantes, des serpents d’eau, un mini – crocodile, des tortues d’eau douce, des cigognes, un jeune ours des cocotiers qui sera transporté en France, des pangolins, un chat à queue recourbée… Passons sur l’inventaire des araignées et des fourmis qui ne manquera pas de séduire l’amateur d’exotisme.

La zoologie offre cependant d’excellentes occasions de rencontrer les indigènes et inversement, l’hospitalité réservée aux indigènes lui permet de peaufiner sa collection : « Grâce au bon accueil que je leur fais, ma case est décidément devenue le rendez-vous de tous les chasseurs du pays; ils prennent la douce habitude de venir y boire le matin, en revenant du marché, leur verre d’absinthe ou leur tasse de thé. Cette sorte de cour plénière que je tiens m’apprend beaucoup à connaître ces races, leurs mœurs et leurs langues, et j’ai habitué tous ces braves gens à m’apporter des reptiles, des mammifères, etc. » Clichés et racisme se mêlent alors sans surprise dans l’esprit de l’ethnologue improvisé qui ne manque pas de cette ironie condescendante si commune à l’époque. Il observe l’indigène avec une telle distance qu on se demande s’il le prend vraiment pour un être humain. Du reste, le style naturaliste hérité du XVIIIe siècle dont il s’inspire pour décrire les mœurs a été tourné en dérision au xxe siècle par Henri Michaux dans Ailleurs et dans Un Barbare en Asie qui parodie des propos comme : « Lorsqu’on chasse, dit-on, il
est prudent d’avoir un indigène avec soi ; si le tigre vous rencontre ; il préférera l’indigène. » Aujourd’hui, ce regard soulève toujours la question : qui est le plus barbare de celui qui est décrit ou de celui qui décrit ?

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Véritable dilettante à l’âme de collectionneur, Albert Morice passe pour avoir découvert l’art cham. En 1876, au cours d’une de ses tournées dans le centre du Vietnam, il rapporte une collection d’une quarantaine de sculptures en grès qui ont fait partie de la décoration des kalan, les grandes tours de brique des sanctuaires cham du Binh Dinh (ancien royaume du Champa, du 11e siècle à la fin du XVIIe siècle), pillés et abandonnés depuis l’invasion des Vietnamiens en 1471. L’art cham est alors inconnu en France. Morice envoie une partie de sa collection en deux cargaisons séparées. L’une d’elles, consistant en vingt-deux caisses adressées au muséum d’Histoire naturelle de Lyon, se perd dans le naufrage du vapeur Meï-Kong des Messageries Maritimes, à quelques milles au sud du cap Guardafui, le 17 juin 1877. Les Somalis pillent la cargaison du Meï-Kong mais épargnent la cave à liqueurs et les sculptures de pierre. Le GRASP, sous l’égide de l’Autorité du Nord-Est de la République de Somalie, organisait en 1995 une expédition de recherche et de fouilles durant laquelle, en deux mois, la quasi-totalité des sculptures et des fragments fut récupérée et ramenée en Europe. On a reconnu depuis l’importance de la collection du docteur Morice dans la connaissance des styles vietnamiens et ouvert de nouvelles perspectives de recherches.

Ce riche récit, d’un jeune homme qui a payé de sa vie sa passion et sa curiosité pour 1 ailleu , illustre le Saigon colonial et les paysages Cochinchine avec humanité.

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