CHAPITRE I

Il était neuf heures et demie du matin, lorsque, le 6 juillet 1872, le transport de l’État la Creuse arrêta son hélice et jeta son ancre en rade de Saigon. L’immense vapeur fut immédiatement entouré de sampans, petites barques annamites qui rappellent les gondoles vénitiennes, avec leur roufle placé au milieu et leurs rameurs qui nagent debout. Presque aussitôt une foule d’officiers et de négociants inonda le pont et la dunette. Pour moi, qui savais n’avoir là aucun visage ami à chercher, je contemplai le paysage en attendant l’heure de descendre à terre.

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Le ciel était semé d’énormes nuages à bords cuivrés entre lesquels passaient les brûlants rayons d’un soleil plus implacable encore que celui de Singapour ; le fleuve était en ce point si large et si majestueusement ample qu’il méritait bien ce nom de rade que l’on s’accorde à lui donner. Une foule d’embarcations de tous ordres, à rames, à voile, à vapeur, se pressaient sur les bords ; quelques bateaux de commerce, dont deux anglais, chauffaient en ce moment, et, dans le lointain, j’apercevais le Fleurus, vaisseau stationnaire d’où se tirent les coups de canon quotidiens qui annoncent le commencement, le milieu et la fin du jour.

Quant aux rives, celle de droite était couverte de fort petites cases en torchis et en paillote, qui pour la plupart trempaient à moitié dans le Donaï ; sur la gauche s’étalait Saigon (et non pas Saigon, comme on s’obstine encore à l’appeler en France). Le grand Cosmopolitan Hôtel ou Maison Vantai montrait avec orgueil, sur les bords mêmes du quai, sa large façade à trois étages ; les tamariniers de la rue Catinat et des diverses artères de la ville dressaient leurs larges têtes verdoyantes régulièrement échelonnées ; et ces voitures nombreuses, mais peu confortables, qu’on appelle malabars, attendaient les proies multiples qui allaient leur être livrées.
Vers onze heures, je pus descendre, laissant mes bagages prendre avec ceux de l’État le chemin des docks de la Marine, et je touchai enfin du pied cette terre rouge et poussiéreuse qui caractérise les rues de Saigon.

Bien que novice dans la colonie, j’avais recueilli assez de renseignements pour savoir que je devais avant toutes choses me diriger vers un de ces innombrables marchands asiatiques dont les échoppes bordent une partie des rues basses de la ville, afin d’y faire l’emplette d’un salaco. Le salaco est le chapeau des tropiques ; il partage avec le casque en moelle d’aloès, ou pour mieux dire en tige de saja (cây diên diên des Annamites), que les Anglais de l’Inde appellent solatopi, la fonction de garantir les crânes des Européens des trop ardents baisers du soleil. Il est vrai qu’il est disgracieux et quelque peu lourd, mais on se fait assez vite à cette étrange coiffure, sous le dôme blanc de laquelle on peut braver les insolations. Figurez-vous en effet un objet arrondi, mince, concave d’un côté, convexe de l’autre, et réuni par trois montants à une couronne inférieure, de rayon beaucoup plus petit. L’honorable marchand chinois, qui répondait au nom harmonieux d’Atak, m’eut bientôt trouvé ce qu’il me fallait, et, renfonçant dans ma poche le feutre qui ne devait plus me servir qu’aux heures trop courtes du soir, je me hâtai d’entrer dans le premier hôtel qui se rencontra sur ma route.

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Une véranda assez propre, au-dessus de laquelle se lisait le nom orgueilleux de ce caravansérail : Hôtel de l’Univers, me conduisit dans une pièce servant de café, où étaient installés quelques Européens. Ayant déjeuné à bord, et d’ailleurs fatigué, je ne songeais qu’aux ablutions nécessaires et au repos : une chambre me fut octroyée et, sous les rideaux d’une moustiquaire assez ample, mais hélas ! percée de trous nombreux, je reposai pour la première fois à terre mes membres’quelque peu endoloris par une traversee de quarante-çinq jours.

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