CHAPITRE XVI

Grâce au bon accueil que je leur fais, ma case est décidément devenue le rendez-vous de tous les chasseurs du pays ; ils prennent la douce habitude de venir y boire le matin, en revenant du marché, leur verre d’absinthe ou leur tasse de thé. Cette sorte de cour plénière que je tiens m’apprend beaucoup à connaître ces races, leurs mœurs et leurs langues, et j’ai habitué tous ces braves gens à m’apporter des reptiles, des mammifères, etc. Un matin, l’un d’eux m’amena même un Stieng. Les Stiengs sont une de ces tribus que les Annamites englobent sous le nom de Mois, c’est-à-dire sauvages, et qu’ils ont refoulées au fond des bois et sur les montagnes du Nord-Est et de l’Est. Cet individu est un petit homme de cinquante ans, hâlé, à la figure sillonnée de rides, à oreilles percées d’un large trou rempli par un gros morceau de bambou ; sa figure est presque complètement glabre, et ses mâchoires ne sont pas prognathes.
Ce brave garçon paraît avoir une intelligence obtuse, et l’idée de Dieu ne semble pas être très nette dans son esprit. Du reste, comme on l’a fait remarquer déjà, l’idée religieuse va en diminuant de l’Inde à l’extrémité de l’Indochine. Mon ami l’Annamite Sabiou prétend que les Stiengs n’ont pas de Dieu. Le sauvage échange avec moi, contre de l’eau-de-vie, une immense arbalète très difficile à plier et un paquet de flèches en bois durci, avec lesquelles on perce une planche de plusieurs pouces d’épaisseur. Il paraît que les Stiengs empoisonnent parfois ces projectiles avec une drogue dont les effets rappellent ceux du curare ; je n’ai pas pu m’en procurer. Les choses européennes étonnent fort ce sauvage, mais il n’a pas la curiosité des Tiams, grands enfants qui touchent à tout et qui rient toujours. Il a au contraire l’air fort intimidé. Il promet de revenir et de m’apporter des têtes de panthère et de bœuf sauvage. Quant aux serpents, il a d’eux une terreur inconcevable, et il paraît me considérer comme un redoutable enchanteur, parce que je manie sans crainte des couleuvres inoffensives. Son habitation est à six journées de marche de Tayninh. Il est venu avec une voiture à buffles chargée d’huile de bois et s’en retourne avec du riz. Il s’incline devant moi, et me quitte hébété et à moitié affolé par trois heures de conversation. Il n’avait peut-être pas fait dans toute sa vie un pareil effort intellectuel, et encore ai-je dû le laisser reprendre haleine plus d’une fois.

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *

*