CHAPITRE XVI part 3

La balle avait sans doute traversé le poumon ou quelque gros vaisseau ; le sol était arrosé de sang à droite et à gauche. Enfin, au bout de soixante mètres environ, nous trouvâmes le corps ; quelques convulsions l’agitaient, et de crainte d’un dernier accès de rage qui pouvait être fatal à l’un de nous, D*** lui tira le coup de grâce presque dans l’oreille. Alors nous l’examinâmes à loisir. C’était un grand mâle de plus de deux mètres de long ; mais sa corne unique n’était pas très développée : elle n’excédait pas un pied. C’était sans doute un représentant de l’espèce rhinocéros sondaicus. Nos Annamites, qui nous avaient rejoints, recueillirent la terre sanglante et le sang qui entouraient le corps, et lorsque l’ordre leur fut donné de dépecer la bête, ils trempèrent encore dans son sang tout le linge dont ils purent décemment se dépouiller.
Cette coutume existe, je le savais, en Afrique, mais je fus étonné de la retrouver au fond de l’Asie. Le sang du rhinocéros est considéré comme une panacée universelle, et les pharmaciens indigènes l’achètent fort cher, ainsi que le corps. On croit de même que le fiel de l’ours mort de mort violente est excellent en frictions contre les contusions ; la tête de singe réduite en poudre et avalée donne de l’intelligence aux enfants idiots ; certains os du tigre donnent de la force ; les dragons guérissent les bronchites, etc. Nous emportâmes la tête et les quatre membres de notre rhinocéros et laissâmes l’immense cadavre aux corbeaux et aux vautours. Quelques jours après cette dernière chasse, je quittai Tayninh et rentrai à Saigon.
Le jour de mon départ approchait, et j’avais voulu, avant de quitter ce sol de l’Indochine où ma curiosité avait eu de si vives satisfactions, revoir Saigon, qui s’était considérablement embelli depuis sept mois. On avait terminé des trottoirs très vastes en briques, placées de champ, qui permettaient de se promener à pied sec pendant la saison des pluies ; des magasins tout européens, débits de tabac et de marchandises d’exportation de Paris, s’élevaient le long des grandes rues, notamment près de la maison de police. Il y avait toujours, il est vrai, quelques quartiers encore incomplètement assainis, surtout de l’autre côté de l’arroyo chinois, mais les maisons européennes commençaient déjà à envahir ce quartier jusqu’alors trop uniformément asiatique, et le splendide palais du gouverneur dominait la ville haute de Saigon, en montrant avec fierté le pavillon national.
Les échoppes chinoises et annamites de la rue Catinat existaient toujours, mais peu à peu faisaient place à des établissements européens ; enfin, tout montrait que Saigon était vigoureusement entré dans une voie de prospérité toute française, dont nous avons d’autant plus le droit de nous enorgueillir que le temps est encore bien près de nous où les misérables huttes indigènes garnissaient seules les rives du Donaï.
Enfin, le 20 septembre, je m’embarquai sur le Sarthe et dis adieu ou plutôt au revoir à cette terre de Cochinchine, à laquelle j’étais redevable de tant de connaissances nouvelles pleines d’intérêt. Ses richesses zoologiques ont pour moi un attrait irré¬sistible, et j’espère bientôt repartir pour continuer ces études de naturaliste, à la chère tyrannie desquelles il est impossible de se soustraire, dès qu’on les a commencées.

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