CHAPITRE XVI part 2

Je ne trouvai à Tayninh que fort peu de Français ; parmi eux j’aime à citer M. D***. C’est un homme qui, venu dans la colonie fort pauvre, y a fait hon¬nêtement sa fortune dans le commerce des bois ; on sait combien il y a de précieuses essences dans les forêts de la Cochinchine orientale. C’est un chasseur forcené, et je fis avec lui quelques parties de chasse des plus agréables. J’allai le prendre un matin pour une chasse au cerf. Selon lui, les Annamites sont de grands naturalistes, non pas à la Buffon, mais à la Toussenel. Ces gens-là, me dit-il, vivent bien plus complètement que les paysans d’Europe en relation constante avec les êtres animés, et il est peu d’oiseaux, de serpents, de quadrupèdes et d’insectes auxquels ils n’aient donné de noms. Pour ce qui est du cerf, il y a d’abord le con ca tong (panolia eldii), qui vit dans les grandes clairières ; ses belles cornes, recourbées en dedans, aplaties à leur extrémité, qui porte cinq à six végétations, lui donnent un faux air d’élan. Après lui vient le con man (cervulus moschatus), animal de taille très inférieure, à poil presque rouge et qui porte deux cornes courtes, terminées par deux andouillers. Il ne s’en sert pas comme armes défensives, mais il a deux dents à la mâchoire supérieure qui valent bien des cornes ; j’ai perdu plus d’un bon chien du fait de quelque vieux con man ; et, ajouta-t-il en me montrant Flo, son dernier limier qui trottait devant nous, ce pauvre animal porte encore les glorieuses cicatrices de sa dernière lutte. Le troisième cerf, le plus commun de tous, est le con nai (cervus aristotelis) ; nous en mangerons ce soir très probablement.
Ici, je l’interrompis en lui montrant le chien qui quêtait avec une ardeur fébrile. Cet animal n’aboyait que dans les grandes occasions et suivait la piste jusqu’à complet épuisement de ses forces. En ce moment, il nous entraînait à travers bois et clairières du côté de la montagne. « Voilà, s’écria tout à coup D***, baissez-vous et voyez ! Ce sont des traces de la nuit, et nous allons avoir affaire encore à un con man. Je connais ses ruses, reprit-il, et nous n’aurons pas trop à courir ». En effet, le con man décrit dans sa fuite un cercle presque complet et revient ordinairement très près de l’endroit où il a été levé. Cette fois la chasse devait être courte. Le chien menait la bête et nous distinguions par de rares éclats de voix la direction qu’elle avait prise. Tout d’un coup, une masse rouge passe devant nous comme un éclair, je tire.
« Touché ! » s’écrie D###, qui, voulant m’en laisser l’honneur, n’avait pas tiré lui-même : beau trait pour un chasseur enragé comme lui. « Oui, lui dis-je, mais pas en plein corps ». Le malheureux ne courait plus que sur trois pattes, et cependant il allait encore vite. Il finit, la tête perdue sans doute, par se diriger vers le village et prit eau dans l’arroyo à quelques mètres du pont. Tous les chiens de la contrée étaient en rumeur. Nous achevâmes le blessé du haut du pont et le boy de D### se chargea de le repêcher. C’était une femelle, elle avait dans le ventre un fœtus gros comme un lièvre de Cochinchine. Du reste, à ce qu’il paraît, le mois de juin est celui de la gestation pour ces animaux. D##* tua quelques jours après une autre femelle, pleine également.
Peu de jours après, je fis avec D*** une dernière promenade dans les environs giboyeux de Tromdo. Nous allions tout doucement, couchés chacun dans notre voiture ; il était environ quatre heures du soir et la chaleur était encore étouffante, fe sommeillai à moitié, lorsqu’une exclamation de mon conducteur me réveilla. Je regarde et vois une masse noire qui venait à notre rencontre. Je reconnais un rhinocéros. La route n’était pas large : il fallait que l’un de nous se garât dans les bois ou reculât. Je savais qu’il n’était pas dans l’habitude du grossier pachyderme de faire place à qui que ce fut et, d’autre part, je n’ignorais pas qu’il était de force à faire sauter nos deux attelages en l’air et nous en même temps. D###, qui était descendu de voiture, vint se ranger près de moi et me dit : « Il n’y a pas à hésiter, je vais tirer ». Je laissai agir sa main plus exercée que la mienne. Le rhinocéros tressaillit et fit volte-face. Un hourrah répondit à sa fuite. Il avait disparu, mais il nous fut bien facile de le suivre.

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