CHAPITRE XV

Une après-midi, je dormais encore sur ma natte du doux sommeil de la sieste lorsque j’entendis frapper à la porte de ma case. Je me lève, et vois un brave chasseur indigène qui m’avait apporté déjà maintes têtes de bœufs, et qui venait m’avertir qu’il était sur la piste d’un con dinh, bœuf sauvage gigantesque, très voisin du bos frontalis, et dont j’avais admiré une très belle tête chez l’inspecteur. Nous partîmes aussitôt.
Nous étions au beau milieu de la saison des pluies ; nous rencontrâmes sur notre route des étangs de nouvelle formation, où l’on s’enfonçait sous l’eau jusqu’à mi-cuisse. Pour les premiers, je me servis des épaules complaisantes de mon guide mais, ayant ensuite été mouillé par hasard, je marchai sans hésitation dans cette eau qui, bien que tiède, ne laissait pas de me rafraîchir un peu. Après un trajet de dix kilomètres dans des bois peu touffus ou dans de grandes plaines absolument désertes, sous une lumière implacable, le fourré devint enfin plus épais. Je remarquai plusieurs grandes traces, entre autres celles d’un éléphant que nous suivîmes involontairement pendant près d’une heure. Tout d’un coup, le guide s’arrêta. Nous étions alors sous une vaste voûte de verdure ; mais, à droite, le taillis permettait de se faufiler sans être trop pressé par les branches. Nous nous glissâmes doucement d’arbre en arbre, en gardant le silence le plus complet. Dans une petite clairière bien ombrée, une masse noire, couchée, ruminait tranquillement. C’était l’ennemi. Nous savions ses allures ; il ne fallait pas le manquer, ou l’un de nous risquait de devenir sa victime. J’admirai un instant le majestueux animal et n’en estimai pas la longueur à moins de trois mètres. Je vis plus tard que je m’étais trompé de peu. Un instant, il eut un soupçon ; il ne pouvait nous voir, mais l’air sans doute lui apporta, des chevelures annamites, quelques vagues effluves d’huile de coco ; il se leva, je tirai, et presque aussitôt il tomba sur le côté gauche en écrasant quelques jeunes arbrisseaux ; une certaine quantité de sang coula de son mufle et tout fut terminé. La nuit vint peu après notre victoire. Un grand feu fut allumé, quelques torches de résine nous éclairèrent de leur lueur indécise. J’examinai ma victime, c’était un vieux mâle, un vrai solitaire ; ses cornes énormes, d’un beau grain vert à la base et noires aux extrémités, annonçaient un animal de huit ans au moins. Sa robe était toute noire, à poils courts ; les canons étaient jaunes, et une grosse touffe de poils gris, lui formant une large étoile au milieu du front, remontait jusque sur le rebord largement accusé de la crête frontale ; il n’avait pas de fanon. J’emportai sur une voiture à buffles le squelette, la peau et le filet ; j’abandonnai le reste de la chair, qui dut nourrir le village voisin pendant deux jours. Puis je repris le chemin de Tayninh, laissant notre voiture loin derrière moi. Ce retour, la nuit, à travers les bois, dans un district à tigres, ne laissait pas que d’avoir quelque chose d’assez téméraire. Un de nos domestiques, armé de mon fusil, inspectait la route en arrière ; un autre ouvrait la marche en tenant une torche. Le jour naissait quand je touchai enfin le seuil de ma case ; je me jetai épuisé sur mon lit, où je m’endormis aussitôt d’un sommeil de plomb.

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *

*