CHAPITRE XV part 4

Une seconde espèce, rouge aussi, mais extrême¬ment petite, habite les maisons : c’est le con kien lua ou a fourmi de feu des Annamites. Sa morsure est encore plus cruelle peut-être que celle de la première espèce. C’est elle qui fait la police de nos demeures, en dévorant toutes les bribes de victuailles qu’elle peut atteindre. C’est elle aussi qui fait le désespoir des naturalistes en réduisant en poussière les collec-tions les plus précieuses. Aussi tous les meubles ont-ils leurs pieds trempant dans des vases remplis d’eau mélangée d’absinthe ou d’acide phénique ; encore faut-il renouveler souvent le liquide, car les poussières qui y tombent journellement suffisent à former une espèce de pont qui permet à la fourmi de passer. D’autres fois, au lieu de liquide, on se contente de badigeonner les pieds des meubles avec du goudron ou de les entourer de ouate. Mais dans tous les cas, il faut exercer une surveillance de tous les instants. Ces hôtes incommodes pénètrent assez souvent la nuit dans les lits ; quand cela arrive, on n’a plus qu’à fuir et à passer une nuit blanche sur une chaise, car toutes les pièces de la literie sont infectées par l’ennemi. Ces affreuses mésaventures font par contre le bonheur des moustiques.
Une troisième espèce de fourmis, moins commune, mais plus terrible encore, est celle que les Annamites appellent con bien bonhot. Ils la redoutent fort. Longue, svelte et noire, celle-ci n’est pas à craindre pour ses morsures, mais elle possède un dard qui ne le cède en rien à celui de la guêpe. Ces fourmis habitent ordinairement les plaines, et pendant la saison des pluies, lorsque les averses torrentielles ont bouleversé leurs nids, on les voit se diriger par bataillons serrés vers les habitations. Malheur alors aux animaux qui, renfermés dans un espace trop restreint ou retenus par une corde, ne peuvent pas prendre la fuite ! Ces abominables insectes me tuèrent dans une nuit un très joli singe, un varan, un merle et un jeune veau ! On les rencontre parfois dans les forêts en colonnes interminables et on se garde bien de les déranger.
La quatrième espèce, noire également, se compose de deux individus différents. La plupart sont de taille minuscule, mais quelques-uns sont véritable¬ment gigantesques ; ils ont une grosse tête et des mandibules formidables. Dans les incursions que ces fourmis font chez l’homme, des géants de l’espèce portent souvent accrochés à leurs pattes et à leurs antennes une dizaine de camarades. Cette dernière espèce est la moins redoutable, bien que sa morsure soit douloureuse.
On ne peut nier les services que rendent les fourmis dans les contrées tropicales, mais il n’est pas moins vrai quelles paraissent parfois trop nombreuses. Il est impossible de respirer une fleur, si peu qu’elle contienne de liqueur sucrée, sans la débarrasser pré¬alablement d’un monde de fourmis ; il est impossible de laisser à terre un quart d’heure une pièce de gibier abattu sans être obligé de la disputer aux fourmis.

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