CHAPITRE XV part 3

Sur la cime des plantes des prairies, les sagres, énormes coléoptères aux pattes postérieures très fortes, bien qu’ils ne sautent pas, et garnies de piquants très développés, montrent leurs belles couleurs cuivrées, bleu violacé ou purpurines ; à côté d’eux, on trouve une espèce de longicorne assez petite, de couleur bleuâtre, avec une mince bande jaune, et parfumée d’une odeur de rose vraiment délicieuse, aussi pénétrante que celle du musc que répand chez nous Yaromia moschata.
Mais à côté de ces beaux animaux existe tout un monde de dangereux commensaux de l’homme, qui ne sont peut-être nulle part plus communs qu’à Tayninh. Le monde des arachnides est ici d’une richesse par trop exubérante. Sans compter d’énor¬mes faucheux qui courent sur leurs échasses dans les allées du jardin, les araignées-loups qui sautent au soleil sur les murs de ma case, et ces vastes épeires dorées qui tissent une toile tellement résistante que les plus forts insectes s’y prennent, il y a des mygales nombreuses qui ne le cèdent pas en grandeur à celles d’Amérique : seulement elles n’ont pas leurs goûts ornithophages. Dans tous les talus, elles creusent leurs profondes galeries, qu’elles ne ferment pas d’une porte comme leurs congénères d’Europe. De temps en temps, les Annamites employés aux travaux du génie m’en apportent sur la paume de leur main, mais ils leur arrachent alors les mandibules.
Les scorpions sont aussi d’une fécondité redouta¬ble, surtout ce grand scorpion noir dont la taille atteint un décimètre et demi ; j’en pris un avec ses petits ; ces intéressants nouveau-nés, grimpés sur le dos maternel, étaient d’un gris très pâle : c’étaient de véritables scorpions de lait. Une autre espèce jau¬nâtre bien plus petite est beaucoup plus commune encore ; il ne se passait pas de semaine que je n’en prisse sur les murailles ou dans mes habits, tandis que l’espèce noire habite plus volontiers sous l’écorce des arbres et surtout sous les souches à moitié changées en humus par les dents des termites. Ses piqûres sont très douloureuses, et plus d’une fois des indigènes ou des soldats vinrent à ce propos réclamer mes soins. Une cautérisation légère est tout ce qu’il faut faire et jamais il n’y a de suites regret¬tables. Afin de voir ce qu’avait de vrai cet adage populaire que le scorpion entouré de charbons ardents se pique la tête et meurt suicidé, je mis un de ces animaux au milieu d’un cercle enflammé. Comme, dès qu’il prévoit un danger, il recourbe sa queue sur sa tête, je pense que c’est sans doute dans un de ces mouvements subits qu’il doit involontai¬rement se frapper ; je crois que le calorique intense dont il supporte le rayonnement peut être aussi pour quelque chose dans sa mort ; en tout cas, l’animal en expérience ne mourut pas le jour même.
Une dernière espèce d’arachnides, redoutable seulement par ses mandibules comme les araignées, brandit comiquement en l’air, à la moindre appa¬rence de danger, sa queue filiforme et inoffensive. C’est le telyphone à queue, con bo cap nui des Annamites. Cette araignée est absolument noire ; je la prends souvent dans ma case ; elle exhale lorsqu’on la saisit une affreuse odeur pénétrante, dont les doigts sont imprégnés longtemps, même à distance. C’est au milieu de tout ce monde peu rassurant que l’on doit s’attendre à vivre à Tayninh.
Après les arachnides, il convient de citer les fourmis parmi les fléaux de la Cochinchine. L’une, comme la grosse fourmi rouge (con ien vong), habite les arbres, surtout les manguiers. Elle se fait là des nids avec les feuilles ; sa présence est regardée comme un bienfait par les cultivateurs ; elle détruit, dit-on, ou écarte les insectes nuisibles ; de fait, je crois difficile aux animaux qui sont antipathiques à ce colérique hyménoptère d’habiter l’arbre où il a placé son nid. Il faut prendre bien garde, lorsqu’on chasse dans les bois, de heurter les branches où ces fourmis se promènent : de cuisantes morsures dont la douleur est longue à s’éteindre sont la suite de ces rencontres. Je fis pour la première fois connaissance avec ces insectes à Singapour, où ils sont aussi fort communs. Ébloui de cette belle flore tropicale qui surgissait soudain à mes yeux après l’aridité de Port-Saïd et d’Aden, je me plongeais littéralement au sein des prairies et des petits bois : j’en fus bien puni !… Je crois qu’un homme poursuivi par une bête féroce et qui aurait cherché un asile sur un arbre habité par ces animaux préférerait redescendre et tenter la dernière lutte avec la brute qui l’attend en bas.

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