CHAPITRE XV part 2

Les indigènes, au courant de mes goûts, m’appor¬taient beaucoup de reptiles ; j’en recevais surtout des Annamites qui les redoutent moins que les Cambodgiens et les Tiams et les prennent presque toujours avec un nœud coulant au bout d’un long bambou. Un jour, un jeune drôle de douze ans à peine traîna plutôt qu’il ne porta à ma case un con ran mai giam (bungarus annularis), énorme serpent long de deux mètres, à larges bandes circulaires alternativement noires et jaunes. Son corps est presque prismatique et sa queue est légèrement aplatie en truelle. Il respirait encore. Son propriétaire déposa aussi devant moi le cadavre d’un xenopeltis unicolor, serpent inoffensif assez long, à corps comme vernissé que le premier était en train de dévorer. Le con ran mai giam, serpent très venimeux, voisin des hydrophis ou serpents de mer, est excessi¬vement redouté dans le pays car on le rencontre parfois dans les petits bras des arroyos où l’on va se baigner ; je ne connais pourtant pas d’accidents arrivés de son fait. Ce jour-là, du reste, devait être marqué d’une pierre blanche car, après ma sieste, un grand Annamite, bûcheron de son état, m’apportait, mais hélas ! étranglé, un python réticulé, long de trois mètres et demi. Le pauvre animal était très maigre ; en l’ouvrant, j’eus bientôt l’explication de cet état maladif. Tout le poumon était troué ; de petites cavernes renfermaient de très nombreux vers enroulés sur eux-mêmes et présentant des rétrécissements et des renflements successifs ; de l’estomac, je retirai un immense ténia, et des intes¬tins un nombre incalculable de lombrics. Il n’est pas rare de trouver de nombreux parasites dans les tubes digestifs des serpents ; cependant une telle quantité doit être rarement rencontrée. Tout ceci n’avait pas empêché le serpent de se saisir d’un lièvre, dont je trouvai le corps aux trois quarts digéré.
J’eus plus tard un autre serpent, cette fois-ci aquatique : l’hypsirrhina bocourti, énorme animal trapu et farouche qui me mordit plus d’une fois jusqu’au sang — il était également bourré de lom¬brics. L’Annamite qui me l’apporta lui avait par précaution arraché quelques dents et avait cousu ses lèvres ; ce n’est pourtant pas un animal dangereux. Il faut que ce soit une bête très vigoureuse car, bien qu’il refusât tout aliment pendant cinq mois, je pus l’emmener à Paris vivant encore et au cœur de l’hiver. Il est vrai qu’il succomba au bout de quelques semaines au progrès des ulcérations qu’il avait dans la bouche.
Les insectes affluaient aussi à ma case. Parmi les plus beaux de ces animaux particuliers à la Cochinchine et que je rencontrai çà et là dans mes promenades, quelques-uns méritent véritablement une mention spéciale. A côté du taupin et du scarabée d’espèces encore indéterminées dont nous donnons le dessin, je citerai le fourmilion et les buprestes, ces beaux coléoptères à corps allongés, revêtus, même en France, de couleurs si brillantes, qu’on les appelle vulgairement richards ; ils attei¬gnent dans la colonie une taille considérable. Les enfants annamites les saisissent sur les bourgeons de bambous avec un long bâton enduit de glu à son extrémité ; ils leur attachent ensuite un fil de soie à la patte et les font voler, comme les enfants font en France voler le hanneton. À Tayninh, il y a deux espèces qui servent d’ornement aux femmes anna¬mites pour mettre dans leurs cheveux. Le premier de ces buprestes est vert doré et a deux bandes jaune orangé, l’une à la base des élytres et l’autre au milieu ; le second est tout entier d’un doré excessivement brillant, qui peut paraître d’un violet métallique, suivant certaines incidences de rayons.

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