CHAPITRE XIV

J’allais presque tous les matins au marché où je contemplais les diverses races humaines qui se donnent rendez-vous à Tayninh. J’y voyais assez souvent des Cambodgiens ; leur taille relativement haute, leur teint foncé, leur maxillaire inférieur épais et lourd, leurs cheveux coupés en brosse, et par-dessus tout leur air de sauvagerie passive, leur donnent une allure tout à fait différente de celle des Annamites. Ces deux races se détestent cordialement. L’Annamite, fier de son teint plus blanc, de sa civilisation plus avancée, et surtout des nombreuses victoires qu’il a remportées sur son voisin, le considère comme à peine supérieur aux Mois ou sauvages des montagnes.
Le grand mandarin Phan-Thanh-giang appelle même les Cambodgiens « des sauvages dont la nature est mauvaise et viciée ; ils oublient constamment, dit- il, la règle et la loi ; ils sont comme stupides et privés de raisonnement ».
L’homme khmer, à son tour, avec son caractère plus sombre et plus silencieux, son sentiment religieux plus profond, regarde en pitié le léger Annamite. Il n’y aura jamais une entente cordiale entre ces deux peuples. Le Cambodgien, malgré ses traits un peu grossiers, est plus hindou qu’indo¬chinois ; sa langue et son écriture rappellent plutôt celles de la grande péninsule hindoue, ainsi que les glorieux restes d’une civilisation éteinte dont Angkor la Grande est la plus sublime expression. Il est l’homme silencieux et sauvage des grandes forêts et des collines, tandis que son voisin est l’habitant moqueur et sociable des plaines. Peuple malheureux que le peuple cambodgien ! Pressé entre les Siamois et les Annamites qui lui ont pris au nord-ouest et au sud-est ses plus riches provinces, immobilisé sous la loi d’une féodalité orientale qui ne lui permet pas d’être propriétaire, il faut qu’une main vigoureuse le soutienne et lui permette de garder son autono¬mie, tout en lui inculquant lentement ce qu’il peut recevoir de l’éducation européenne.
Grâce à la riche faune de cette partie de la Cochinchine, je parvins à transformer ma case en une véritable ménagerie. Dans ma grande chambre, à un des poteaux qui soutiennent la toiture, j’avais cloué une caisse à bière, habitation d’une femelle de macaque maimon (con tam vong des Annamites). C’était bien l’animal le plus espiègle et le plus doux possible, sauf à l’égard des femmes indigènes qu’il ne pouvait souffrir et qu’il essayait de mordre en poussant des cris de fureur. À mon retour à Saigon, il mourut d’un tétanos qu’occasionna une petite plaie produite par la corde qui lui servait de ceinture. Dans un coin de la même pièce était une cage assez ample où vivait un très jeune mâle de cette espèce de cerf que les Annamites appellent con man (cervulus moschatus), si curieux par ses petites cornes bifides portées par un prolongement de l’os frontal et ses grandes canines avec lesquelles il découd fort bien les chiens.
Symétrique à celle-ci, une autre prison plus petite contenait un charmant con tiéo (tragulus pygmeus), petit cerf gros comme un lièvre, sans cornes, mais armé aussi de deux longues canines. Enfin, au bout d’une corde se promenait un semnopithèque doue (con gioc), singe extraordinaire, chez lequel le jaune, le noir, le rouge, le blanc pur et le gris perle superposent sans transition leurs teintes criardes. Ce qu’il avait surtout de singulier, c’étaient ses paupières jaunes, qui formaient sur sa face de nègre la plus étrange paire de lunettes qu’on puisse voir.

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