CHAPITRE XIV part 3

Au milieu du jardin, j’avais fait creuser un bassin où vivaient de nombreuses tortues d’eau douce, entre autres des cuora amboinensis (con rua nap des Annamites) : curieux chéloniens à plastron divisé en deux par une charnière, et d’énormes trionyx cariniferus (con cuo dinh), tortues à carapace molle sur les bords, et ayant un cou très long avec lequel elles peuvent se retourner prestement quand on les met sur le dos, privilège que n’ont pas leurs congénères ; leurs mandibules sont assez puissantes pour faire d’horribles blessures. Elles sont ichthyo- phages, et leur chair serait, dit-on, excellente.
Deux cigognes marabouts faisaient sentinelle de chaque côté de ma porte. Ces grands oiseaux étaient admirablement apprivoisés et me suivaient partout ; le matin, dès que je paraissais, les hypocrites se met¬taient à genoux et poussaient des cris de désespoir en « dodelinant de la teste », pour m’indiquer que la nécessité d’un supplément de poisson se faisait vivement sentir. Je fus enfin forcé de leur mettre une corde à la patte, à cause de leurs nombreuses incursions dans ma cuisine, où les anguilles et les biftecks destinés à ma table disparaissaient avec une rapidité désespérante.
Que de fois maître Lay, s’érigeant en accusateur, vint m’annoncer qu’après une lutte courageuse il avait eu le dessous, et que mon déjeuner se digérait dans le gouffre insatiable de cet estomac d’échassier ! Les seuls animaux que ces excellents marabouts considérassent comme ennemis étaient les chiens et les chats ; ils leur couraient sus avec férocité, et je n’ai jamais vu chien accepter la lutte. Il est probable que dans la brousse ces grands oiseaux sont souvent exposés aux attaques des félins et autres carnassiers ; de là cette antipathie insurmontable.
Un ursus malayanus, ours des cocotiers, très jeune, mais alors assez féroce, vint aussi compléter mon jardin zoologique. Quand on voulut mettre ce jeune monstre dans la cage qui devait le transporter à Saigon, il s’échappa en poussant ces grognements perçants qui lui ont fait donner par les Annamites le nom de con gau heo, ours-cochon. Quand on parvint à le rejoindre, avec une de ses pattes antérieures il coupa la peau d’un indigène jusqu’à l’articulation du genou. J’ai réussi à le transporter en France, et ses mœurs se sont aujourd’hui bien adoucies. Les Cambodgiens l’appellent kla kmoum ou tigre de miel, à cause de son goût effréné pour les substances sucrées.
Le second administrateur de Tayninh possédait deux de ces ours qu’on laissait se promener en toute liberté ; ils n’étaient aucunement dangereux, mais professaient à l’égard de toutes les matières grasses et sucrées un amour démesuré qui leur fit plus d’une fois commettre de nombreuses déprédations. Ces animaux appartiennent aujourd’hui au maire de Cholon.
Dans la dernière période de mon séjour à Tayninh, je joignis pendant quelque temps à ces divers captifs un pangolin femelle et son petit, qui malheureusement moururent très vite. Ces édentés, couverts d’écailles et à pattes armées de puissants ongles, ont un faux air de lézard. Tranquille pen¬dant tout le jour qu’elle passait à dormir avec son petit enroulé autour du tronc, cette femelle avait, la nuit, la désagréable habitude de se promener par toute la case en faisant un bruit infernal. Les nuits, du reste, sont souvent troublées dans notre colonie par des bruits de ce genre. Au premier rang des animaux qui sont sans pitié pour notre sommeil, il faut placer la grenouille-bœuf (calltela pulchra) et les polypedates qui, dans les grandes prairies mouillées, font sans relâche retentir les airs de leur note stridente.
Outre ces hôtes plus ou moins singuliers, ma case abritait encore un joli chat annamite auquel je permettais bon nombre de privautés. Ce chat est de taille inférieure au nôtre, et la variété d’angora n’existe pas ; sa robe est tachetée, ou d’un noir ou plus rarement d’un blanc sans tache. Mais ce qu’il a de particulier, c’est la forme de sa queue. Long de quelques centimètres à peine, cet appendice est plusieurs fois recourbé sur lui-même, comme s’il avait été brisé à plusieurs reprises en sens inverse ; cette disposition est si prononcée, qu’on peut soule¬ver un de ces animaux par le crochet de sa queue. Cette singularité est héréditaire.

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