CHAPITRE XIV part 2

Dans ma chambre à coucher vivait un autre petit singe, le semnopithèque maure (con bac may), enfant gâté et très caressant. Tout son corps était couvert d’un fin duvet jaune d’or, excepté sa face, ses mains et ses pieds, qui étaient absolument noirs. Mon boy avait coutume de dire de lui : « Lui connaître tout, même chose annamite ». Il me fut tué, une nuit, par des myriades de con kjen bonhol, effroyables fourmis noires à aiguillon qui firent invasion dans ma case pendant la saison des pluies.
Pour nourrir mes jeunes singes, j’ai dû demander à l’administrateur, qui possède un riche troupeau, de m’octroyer chaque soir au moins un litre de lait. La question du lait est celle qui doit intéresser le plus l’Européen appelé à vivre quelque temps dans la colonie. Il est certain que si l’on arrivait à créer en Cochinchine une bonne race de vaches laitières, on guérirait ou préviendrait ces affections redoutables qui nécessitent aujourd’hui le rapatriement en France, ou emportent lentement ceux qui s’obsti¬nent à prolonger leur séjour. Mais tandis qu’une vache d’Europe fournit quatorze litres de bon lait par vingt-quatre heures, celles de Cochinchine n’en donnent pas un litre, et cela ne dure pas longtemps. L’hôpital a peine à réunir les quantités nécessaires chaque jour. De plus, le commerce du lait est presque exclusivement entre les mains des Hindous et des Malais, qui le falsifient de toutes les façons, surtout, dit-on, en y mêlant une émulsion de coco.
Ma troisième chambre était occupée par des hôtes non moins intéressants : un couple de con chon mop (pamdoxure type), jolis animaux, voisins des civettes, vivant de bananes, d’œufs de reptiles et d’oiseaux, et même de chair. Ils faisaient fort bon ménage avec un jeune porc-épic (con gnim). Je réussis plus tard à en amener un vivant au Jardin des Plantes.
J’avais aussi des serpents d’eau, entre autres des herpétons tentaculés, que les Annamites appellent con ran mu, c’est-à-dire serpents à barbe. Ces singuliers ophidiens, fort rares en Cochinchine, excepté à Tayninh, sont à moitié herbivores : c’est là un fait unique dans l’histoire erpétologique. Les deux appendices qui terminent leurs museaux leur donnent un aspect tout à fait caractéristique.
À côté d’eux, je donnai place à un homalopsis, beau serpent aquatique très vigoureux ; j’avais été assez heureux pour me saisir de toute une famille, c’est-à- dire d’une mère accompagnée de douze petits.
Dans la cour, une immense cage servait de prison à un con khyda (varanus nebunsus) de taille gigan¬tesque. Cet énorme saurien de plus de deux mètres de long, excessivement irascible et mugissant avec furie comme le ferait un bœuf, habitait, avant la confection de sa cage, une vaste baignoire qui se trouvait dans ma quatrième chambre ou chambre à douches. Cette baignoire avait été recouverte d’un treillis de rotin. Un beau jour, grâce au travail des puissants ongles qui terminent ses pattes, ce crocodile en miniature s’échappa dans ma case. Je n’eus que le temps de me jeter sur lui à corps perdu, et je le saisis heureusement au cou et à la racine de la queue. Mais le maintenir sous moi fut tout ce que je pus faire. Il me fallut l’aide de deux Annamites pour le réintégrer dans sa baignoire où ses coups de queue et ses mugissements m’apprirent, pendant près de deux heures, la fureur qui le transportait. Il vivait surtout de poissons et de viande ; il avait même sur la conscience un joli lézard (hydrosaurus salvator) que, d’après les conseils fallacieux de mon domestique Lay, je me risquai à introduire dans sa prison. Je comptais l’amener en France, mais malheureusement, à Saigon, il réussit à s’échapper encore pendant que je faisais les visites du départ, et ses allures rapides et furieuses firent que personne n’osa l’arrêter dans sa fuite.

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