CHAPITRE XI

Cependant, le moment approchait où je devais quitter Hatien pour aller visiter l’est de la colonie ; avant de laisser pour toujours ce coin extrême de l’ouest de la Cochinchine, je fis un voyage à l’île de Phu-Quoc, véritable perle du golfe de Siam dont peu d’Européens certainement connaissent l’existence.
La faune en est extrêmement intéressante, et, chose rare, ne renferme pas un seul animal dange¬reux, à l’exception de quelques reptiles venimeux. Le tigre ne s’y rencontre pas. En revanche, les forêts sont habitées par plus de trois mille buffles sauvages, par des sangliers et des cerfs. Le cheval, le bœuf et le buffle domestique sont inconnus : aussi ne faut-il chercher là ni véhicule, ni viande de boucherie, ni rizières ; l’absence de ces dernières donne à la contrée une salubrité exceptionnelle. D’énormes calaos habitent par paires les grands arbres, ainsi que des singes à espèces peu variées. Des pythons, de longs varans, et un grand iguane, le physignathus- mentager, se glissent dans les profondeurs des bois. De très nombreuses cicindèles, plus petites que les nôtres, constellent de points foncés et mobiles les sentiers de sable blanc, et les buprestes étincellent au soleil comme des morceaux d’or bruni.
Quant à l’industrie du pays, c’est la pêche, à laquelle se livrent ses deux mille habitants dissémi¬nés dans sept villages principaux.
Après un mois délicieux passé dans cette île, que je quittai à regret, je dus revenir à Hatien. A peine de retour, je reçus une lettre de M. R***, employé du télégraphe à Campot, ville cambodgienne où se trouve le dernier poste de télégraphe entretenu par la France dans l’ouest de l’Indochine. Il m’annonçait entre autres choses qu’on y élevait un éléphant blanc pour le roi du Cambodge.
Depuis que, grâce à notre protectorat, Sa Majesté khmère a repris une attitude indépendante vis-à-vis de la cour de Siam, la possession d’un éléphant blanc était devenue un de ses rêves favoris. Tout ce qui est blanc est du reste fort respecté dans cette partie de l’Orient, et je vis un jour un pharmacien chinois qui, ne pouvant pas avoir son éléphant blanc, possédait, dans une boîte artistement faite, une mignonne souris blanche. Il me prit une envie folle d’aller rendre visite à ce noble albinos ; comme le voyage par terre était des plus déplaisants à cause des nombreux marécages qu’il fallait traverser en cette saison de l’année, j’en parlai à B***, qui fit parer la jonque de mer de la ferme d’opium, et nous partîmes ensemble.
Le lendemain, je pus rendre mes devoirs au noble animal. Il était dans une cour, entouré de troncs de bananiers et de monceaux d’herbes succulentes ; on ne lui permettait pas de trop longues promenades, de peur d’exposer sa divinité aux dangers d’un coup de soleil. Il paraissait fort ennuyé de tous ces honneurs ; quant à moi, je fus désenchanté. Sa couleur était à peine plus claire que celle des éléphants ordinaires, bien qu’on le frottât chaque jour avec diverses mixtures destinées à éclaircir son teint ; seulement sa choroïde n’avait pas de pigment ; autrement dit, il avait les yeux rouges d’un lapin blanc.
Nous repartîmes le soir même.
Ce fut là ma dernière pointe dans l’ouest de l’Indochine. Trois jours après, je disais adieu aux Français d’Hatien et m’embarquais pour retourner dans l’est. Je louai une jonque et m’installai de mon mieux pour le long voyage que j’entreprenais.

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *

*