CHAPITRE XI part 2

Les moustiques du canal me firent au retour le même accueil empressé qu’à l’aller. Je jette un voile sur ces cuisants souvenirs. Enfin, le canal s’élargit et nous entrâmes dans le Mékong. Bientôt, nous touchâmes Chaudoc. Sur les deux rives du fleuve, mais surtout sur la rive droite, s’échelonnaient les innombrables huttes annamites, et au-dessus d’elles on apercevait les murs de terre du fort, grand comme une petite ville. Laissant le chef de mes rameurs à la garde de mes bagages, j’allai demander à mon collègue de Chaudoc la bonne hospitalité cochinchinoise. Il me remit quelques reptiles que le docteur Harmand, son prédécesseur, avait laissés pour moi. Après déjeuner, nous fîmes la sieste et, vers trois heures, quand le soleil commença à devenir un peu oblique, nous nous dirigeâmes du côté de Nuicham, pic assez élevé dont la base est entourée de marécages et surtout de nuées de moustiques en si grande quantité qu’on est presque obligé de courir pour franchir cette barre redoutable. Chemin faisant, nous fîmes fuir un bon nombre de belles couleuvres, inoffensives mais courageuses, et qui mordent cruellement quand on les saisit. Jamais je ne vis autant de reptiles qu’en ce coin de la Cochinchine. Le chien de mon collègue nous donna à ce propos le spectacle intéressant d’un arrêt de serpent. Il avait pris les devants, et quand nous le rejoignîmes, il surveillait avec attention une couleuvre à moitié roulée sur elle-même qui, elle aussi, le considérait avec persistance ; je ne crois pas qu’on puisse voir là une scène de fascination. Notre arrivée les dérangea tous les deux, et le reptile s’enfuit dans un trou voisin. De nombreuses poules d’eau fuyaient à toutes jambes dans les palétuviers qui bordaient la route des deux côtés et nous séparaient des marécages, mais je ne vis point ce jour-là de poules sultanes, splendides oiseaux à ventre azur et à casque pourpre, qui ne sont point rares à Chaudoc. On en rencontre d’apprivoisées dans beaucoup de villages annamites ; elles devien¬nent très familières. Du reste, les échassiers s’appri¬voisent avec une très grande facilité et l’on peut s’étonner que l’homme n’ait pas songé à tirer parti de ces intelligents alliés.
La province de Chaudoc comprend cent cinq villages et une population de quatre-vingt-neuf mille habitants, dont huit mille Cambodgiens et seize mille Malais.
Je ne restai que quelques jours et repris sur les arroyos de la Cochinchine ce long et monotone voyage où les relâches seules offrent quelque intérêt.
Cinq jours après, j’arrivai à Vinh-Long dont le fort est au moins aussi vaste que celui de Chaudoc. Derrière les grands fossés boueux et les masses de terre retenues par de vastes pieux, s’élèvent la case des officiers et le réduit retranché où se trouvent la caserne et l’hôpital. Les bambous et les grandes herbes envahissent une partie de cette immense enceinte ; on y tue de temps en temps d’énormes pythons, tandis cjue les najas dorment dans la brousse humide et inextricable des fossés. On respire à l’aise dans cet immense fort, excepté cependant au début et à la fin de l’hivernage, alors que la vase renvoie encore ses dangereux et nauséabonds effluves.
J’arrivai le soir et trouvai les administrateurs et mon collègue Gaillard, avec lequel je fis une excel¬lente partie de whist. Le lendemain, nous allâmes visiter la ville ; elle a de très belles rues ombragées par des cocotiers gigantesques. Dans toute l’inspec¬tion, on ne compte pas moins de deux cent vingt- deux villages, renfermant cent soixante-deux mille habitants. Mais les marais abondent partout ; c’est assez dire que la fièvre sévit cruellement. La vie pourtant y est presque gaie à cause du nombre relativement considérable d’officiers européens ; j’y vis même un café tenu par un Français, chose rare dans l’intérieur des terres.
Après deux jours de repos, je rembarquai ; et après trois jours et trois nuits de rames, j’arrivais à Mitho, une de nos plus grandes villes de l’Ouest, dont le fort, un peu moins vaste que celui de Vinh-Long, est cependant encore très étendu. Son inspection, coquettement bâtie au milieu d’un grand jardin, est renommée pour sa beauté. La province compte environ cent quatre-vingt-deux villages et une population de neuf mille deux cents habitants.
fe vis là, de nouveau, vendre au marché de la chair de crocodile ; il y a pour ces animaux des parcs aussi considérables qu’à Cholon.
Ma dernière étape, avant d’arriver à Saigon, fut Tan-An. C’est un pays plat qui n’offre rien d’intéressant à visiter. Il y a là une inspection et des miliciens, mais il n’y a plus de troupes françaises. C’est un des points les plus ennuyeux de la colonie. On y compte trois mille six cents habitants et cent cinq villages.
Je revins enfin à Saigon et, après un court repos, je repartis, me dirigeant avec une joie profonde vers les beaux et secs pays de l’est.

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