CHAPITRE X

Je m’étais lié avec l’agent de la ferme d’opium, B…, excellent garçon avec lequel je dînais souvent, et qui me donna sur l’opium, cette branche importante de nos revenus en Cochinchine, les renseignements les plus précis. Les fumeries ne sont pas, dans notre colonie, ce qu’elles sont souvent en Chine, somptueusement et voluptueusement organisées. L’opium est chez les Annamites plutôt une passion des classes pauvres que des classes riches : aussi est-ce ordinairement dans les cases misérables des ouvriers et des domestiques qu’il faut aller chercher le fumeur d’opium. Couché sur les épaisses planches en bois noirci et poli par l’usage qui servent à la fois de chaise, de lit et de table, la tête soutenue par un coussin, tenant en main la pipe en bambou et présentant à la flamme d’une lampe fumeuse la cupule exiguë remplie d’opium qui se trouve à peu près au centre de la pipe, le fumeur absorbe, par quatre ou cinq aspirations rapides, la fumée âcre et odorante de la précieuse drogue, tandis qu’un camarade ou une femme ne cesse d’entretenir au milieu de la petite masse d’opium un trou qui permet le tirage de l’air. Généralement, il faut de vingt à trente de ces pipes pour arriver à un état suffisant de béatitude, et chacune revient à trois ou quatre sous : aussi les vrais amateurs fument-ils facilement pour une piastre d’opium par jour.
Des vices sans nombre accompagnent cette terrible passion qui exige tant d’argent pour être satisfaite ; c’est, avec le jeu, celle qui pousse le plus ordinairement au vol. Il est si tentant de pouvoir renouveler chaque jour l’ivresse de la veille ! L’habitude est vite prise et devient le tyran de la vie pour celui qui a commencé à goûter ces jouissances. Au début, tout à fait au début, on n’éprouve aucune de ces voluptés que l’on a décrites. Une ivresse, accompagnée de maux de tête atroces et de concep¬tions délirantes sans douceur aucune, est l’épreuve habituelle par où doivent passer ceux qui veulent arriver à ces « Paradis artificiels » si bien décrits par Quincey et Baudelaire. J’en ai fait une fois l’expérience et je fus dégoûté pour toujours de ce genre malsain d’excitation nerveuse. Mais si je ne recommençai plus à fumer, j’aimais beaucoup à respirer l’odeur des pipes qu’on fume ; quand elle n’est pas trop prononcée, c’est pour moi une des plus agréables que je puisse sentir.
La vente de l’opium en Cochinchine est affermée à une association chinoise, laquelle, moyennant une assez forte redevance, possède le droit exclusif de fabrication et de commerce. Mais dans toute la colonie, et partout sur le littoral, il se fait une contre¬bande active, et une pénalité rigoureuse ne réussit guère à la restreindre.

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