CHAPITRE X part 4

A cette époque m’arriva une aventure qui aurait pu me coûter cher, et que je raconte en détail pour montrer certain danger que l’on peut courir en Cochinchine. Le 20 juin 1873, je faisais la sieste lorsque des ouvriers qui réparaient le fort trouvè¬rent, en descellant une vieille pierre branlante, un serpent d’une assez forte taille, enroulé sur lui- même à côté d’un paquet d’œufs agglomérés. Comme tout le monde connaissait ma passion pour ces intéressants animaux, on vint me prévenir immédiatement. J’arrivai armé d’un bâton et d’une longue pince. L’animal aurait certainement pu s’enfuir : la présence de ses œufs l’en empêcha sans doute. Je le trouvai blotti dans un coin du trou, ne laissant guère voir que sa tête de couleur foncée et sur laquelle je pus distinguer de grandes plaques. Appuyer mon bâton sur son cou, substituer ma pince, puis ma main droite au bâton, fut l’affaire d’un instant. Je n’eus pas trop de mes deux mains pour le contenir, et je l’emportai, au grand effroi des coolies chinois qui travaillaient près de là et qui me firent place avec empressement. Pendant mon trajet de quelques minutes, l’animal me lança au front, d’une distance de deux pieds environ, un jet de liquide qui ne me fit éprouver aucune sensation désagréable. De plus, je frôlai contre sa gueule entrouverte mon index gauche, qui se mit à saigner immédiatement. Arrivé chez moi, je déposai le reptile avec ses œufs dans une caisse remplie de paille, que je fis clouer et que j’isolai du sol par des vases pleins d’eau, à cause des fourmis. Alors seulement je me lavai le visage et suçai ma plaie avec soin ; j’étais cependant persuadé que je n’avais pas affaire à un serpent venimeux. Le lendemain, du reste, la petite plaie était complètement fermée. Je ne m’occupai plus de mon prisonnier, auquel j’avais ménagé des trous avec une vrille, afin qu’il pût respirer, lorsque le 30 du même mois, je trouvai, le soir, dans ma chambre, successivement quatre petits serpents que je pris à la main, malgré les sifflements irrités de deux d’entre eux. Je les mis dans un bocal en verre. Le lendemain matin, voulant les examiner, je fus étonné du phénomène suivant : trois de ces animaux se dressaient contre la paroi transparente ; immédiatement après leur tête, le cou se dilatait latéralement en devenant excessivement mince, et sur ce cou ainsi élargi, j’aperçus le V caractéristique. C’étaient des serpents à lunettes, des najas ou cobra capelle !
Je me hâtai de faire à la caisse qui renfermait les autres petits ou œufs un certain nombre de trous plus grands que les premiers, et par ces ouvertures je fis brûler des mèches soufrées ; puis j’ouvris. Je trouvai dix-huit petits et la mère asphyxiés, plus quatre œufs qui n’étaient pas encore éclos. Maintenant ce s œufs avaient-ils été couvés ? Ce serait un fait nouveau, car on ne connaît guère que les grands serpents, les pythons et les boas, qui couvent leurs œufs. En tout cas, il est intéressant que cet animal n’ait pas voulu quitter les siens. Sur les petits éclos, il n’y avait qu’une femelle, et la plupart avaient déjà une fois changé de peau ; ils étaient longs de trente et un centimètres et leurs crochets étaient très visibles. Quant aux œufs, ils étaient de forme ovale, la coque en était parcheminée, et ils mesuraient cinq centimètres de long.
Je me suis appesanti sur ces détails, car une aventure pareille n’est pas, que je sache, arrivée à bien des gens.
Ces animaux ont un caractère irritable et sont très nombreux dans la colonie, où les Annamites les prennent fréquemment avec un nœud coulant en rotin disposé au bout d’une longue baguette. Dans notre Cochinchine, ils ne font jamais mourir personne, tandis que chez nos voisins dans l’Inde anglaise, on enregistre chaque année plusieurs milliers de morts de leur fait. Je livre sans aucun commentaire ce fait singulier à l’appréciation des savants spéciaux ; je ne me l’explique pas moi-même, mais il est très facile de s’assurer de son exactitude.

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