CHAPITRE X part 2

Les distractions étaient rares à Hatien ; cepen¬dant, au milieu de cette boue, j’ai passé quelques bonnes heures, et je suis redevable de quelques- unes à un tout petit animal : le poisson de combat. Appelé par les Annamites con ca tia-tia et par les Cambodgiens tréi-kram-tioul, ce curieux poisson existe dans presque toute la Cochinchine. À Hatien, on allait me le chercher dans un étang qui se trouve au bas d’une des plus belles pagodes du pays. Sa nourriture se compose presque exclusivement de deux espèces de larves de mousdques. Sa longueur est environ de cinq centimètres. Son corps au repos est d’un gris foncé assez terne mais, quand l’animal est excité, ses couleurs deviennent véritablement étincelantes. Son caractère est très irascible, il entre aisément en fureur à la vue de ses semblables. Les Annamites ont tourné à leur amusement ces instincts belliqueux, et la lutte de deux de ces petits poissons n’est pas sans intérêt. On les met d’habitude dans deux flacons séparés par un écran, puis, à un moment donné, on enlève ce voile qui les cache l’un à l’autre. Au bout de quelques minutes leur fureur est au comble ; ils se précipitent contre la paroi et ne demandent que la lutte. Alors on les verse doucement et tour à tour dans un vase à large ouverture, une cuvette par exemple ; voici alors ce qui se passe :
Chacun d’eux va chercher de l’air à la surface, écarte ses ouïes, gonfle toutes ses nageoires comme autant de voiles, et exécute, en tordant son corps de droite à gauche, des mouvements d’une extrême rapidité ; un trait curieux, c’est la mobilité de leurs yeux. Le tronc ressemble alors à un damier à cases bleu foncé et noir ; les nageoires pectorales, longues et fluettes, sont pourpres ; les dorsales, caudales et ventrales ont tour à tour des reflets vert métallique sombre ou azur. Ils ont deux façons de combattre : tantôt ils se précipitent l’un contre l’autre, la bouche largement ouverte, et se mordent cruellement ; tantôt ils se rangent bord à bord et se frappent de violents coups de queue. Enfin, l’un d’eux se reconnaît inférieur en force et en courage et fuit ; ses nageoires, qui étaient tendues comme des voiles orgueilleuses, se détendent ; il ne cherche qu’à échapper aux terribles dents de son adversaire. Rien n’est comparable alors au cruel acharnement du vainqueur : j’ai vu plus d’une fois le malheureux qui avait été trahi par ses forces sauter à terre pour fuir la férocité de son ennemi. Les Annamites engagent souvent des paris d’argent sur ces petits combattants dont un couple éprouvé a, dit-on, une certaine valeur pécuniaire.
Une de mes promenades favorites me conduisait souvent à une construction singulière, à quelque distance du fort. C’est l’ancien palais du Chinois Maqueuou dont on me raconta l’étrange histoire. Ce Chinois fut d’abord un simple pêcheur. Les produits de la pêche ne l’enrichissant pas assez vite à son gré, il se mit à cultiver la terre et établit quelques plantations de poivriers. Dans ces travaux de cultivateur, il mit au jour une cachette de piastres ou de n’importe quel trésor, car ce temps est déjà un peu loin de nous ; en tout cas, cette heureuse trouvaille était d’une si haute valeur qu’il put suc-cessivement faire venir à Hatien un grand nombre de ses compatriotes. Il les endoctrina, les enrôla, les instruisit, et un beau matin Hatien, enrichi et très augmenté de population, se détacha de l’empire d’Annam ou plutôt du Cambodge, pour passer sous les lois de Maqueuou. Il se fit bâtir une splendide demeure et vécut assez longtemps, ayant le rare bonheur d’avoir joui de son rêve réalisé. Mais il mourut et son génie d’organisation disparut avec lui. Hatien fut annexé de nouveau à l’empire, le palais fut ruiné ; il n’en reste aujourd’hui que les quatre murs.
Je visitai avec un certain respect ces restes de la trace d’un homme énergique. On pénètre à travers une vigoureuse végétation qu’on est obligé d’écar¬ter, et on arrive devant des murs d’une épaisseur cyclopéenne. Deux vastes salles complètement envahies par des balsamines, des daturas, des ricins, des plantes parasites, des décombres, forment l’entrée ; ensuite viennent quatre pièces plus petites et mieux conservées ; un des murs de chacune d’elles est percé d’une grande fenêtre ronde. Des geckos y ont établi leur demeure, et la première fois que je pénétrai dans ce sanctuaire, ils se retirèrent étonnés, en regardant de leur grand œil jaune ce profanateur des anciens secrets.

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