CHAPITRE VIII part 3

Après m’être installé dans une case entourée de marais, je visitai en détail ce coin extrême de notre colonie. Un des traits caractéristiques de la physio¬nomie d’Hatien est ce qu’on appelle « la Venise ». C’est une longue rue presque droite dont les maisons sont bâties dans la boue du goulet qui unit le lac à la mer. Afin de pouvoir se promener à pied sec au milieu de ces étranges demeures, on a établi une jetée en planches, longue d’environ deux cents mètres, à laquelle aboutissent un grand nombre d’autres planches plus petites et menant à des cases isolées. Il va sans dire qu’à la marée basse, cette vase chauffée par le soleil a des effluves odieux et malfai¬sants, mais l’Annamite comme le buffle paraît fait à ce milieu, et s’il a très souvent la fièvre, du moins est-il bien rarement frappé de ces accès pernicieux qui tuent un homme aussi sûrement qu’une balle. N’importe, cette population est chétive et misérable. À vrai dire, elle n’a pas le choix : toute cette côte n’est qu’un long marécage et la pêche est, avec la culture du poivrier, la seule ressource des habitants.
A la marée montante, la mer touche presque le sol planchéié des habitations ; il est facile à la barque de sortir et le pêcheur n’a qu’à jeter son filet pour prendre en une heure la nourriture du jour. De magnifiques crabes à pinces énormes et remplies d’une chair succulente, des langoustes, des oursins, des coquillages de toute nature, parmi lesquels de grandes moules et de petites huîtres exquises, forment avec le poisson l’ordinaire de la table anna¬mite à Hatien.
On mange aussi une espèce de squille, analogue à l’espèce qu’on trouve dans la Méditerranée ; mais c’est un pauvre régal, ainsi que le limule des Moluques, qu’on trouve là-bas à profusion. Le limule est un crustacé énorme quand il est adulte, mais les jeunes sont gros tout au plus comme une piastre. Cet animal, qui ressemble fort à son congé¬nère américain qu’on peut admirer dans l’aquarium du Jardin d’Acclimatation de Paris, a un test convexe brun vernissé sur lequel se voient deux yeux immobiles et que recouvrent souvent de nombreux polypes ; une longue queue triangulaire et aiguë termine l’animal ; il peut la redresser pour se défen¬dre et c’est avec elle qu’il creuse la vase où il dépose ses œufs. Son organisation interne est des plus curieuses : les nerfs passent au milieu des vaisseaux et sont par conséquent entourés de sang de tous côtés.

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