CHAPITRE V

Parmi les créations nouvelles et intéressantes, il faut citer le très beau jardin botanique, situé à l’est de Saigon. On y arrive par une rue où se dresse, à côté de la Sainte-Enfance, un gigantesque banian. Ce jardin botanique, grâce aux soins de son directeur, M. Pierre, est devenu digne d’orner une de nos grandes cités d’Europe. C’est un des lieux de promenade les plus aimés des Saigonais ; nos officiers et nos commerçants ont l’habitude de venir y respirer la brise plus fraîche du soir.

Une immense plaine, coupée de rizières nombreuses et appelée la plaine des Tombeaux, s’étend jusqu’au près de ce jardin. C’est là surtout que se livrèrent ces batailles qui donnèrent il y a un siècle à peine la basse Cochinchine aux Annamites, et plus tard aux Français. Le nom de cette plaine lui vient des nombreux tumuli qui rompent çà et là l’uniformité de son étendue immense ; modestes ou riches, ces tombeaux sont très intéressants à étudier. Bâtis en terre ou en briques, ils sont recouverts d’une espèce de plâtras ou de béton sur lequel sont peints en couleurs vives des animaux et des plantes fantastiques, ainsi que les noms et titres des défunts.

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Dans cette plaine, je vis un jour un enterrement annamite ; ces enterrements se font toujours avec un certain luxe et le défunt est accompagné d’un nombreux cortège. Le cercueil est placé au centre d’une petite maison portative en papier, peint des plus vives couleurs, découpé en formes étranges. Une vingtaine de porteurs faisaient marcher ce temple en miniature, en appuyant sur leurs épaules les bambous qui soutenaient l’édifice. Des porteurs de torches et de papiers dorés et argentés semaient sur la route des prières à Bouddha et y mettaient le feu. Derrière le cadavre marchait le cortège des parents et des amis ; quelques-uns poussaient les lamentations obligées, tout en riant sous cape, car ce peuple n’est pas susceptible de sentir assez profondément pour ne pas céder à une plaisanterie, à une circonstance quelconque dont son esprit saisit immédiatement le côté comique.

Un tombeau d’un style analogue à celui des tumuli de la plaine des Tombeaux, mais bien plus intéressant à visiter, est celui de l’évêque d’Adran, qui a laissé en Cochinchine des souvenirs impérissables. Il se trouve non loin de Saigon, près de la route de Goviap. Ce monument, car il mérite ce nom, est entouré d’une enceinte qu’ouvre aux visiteurs un gardien préposé à sa conservation. Les fresques les plus étranges, dues aux artistes annamites, décorent ses murailles ; je me rappelle encore un énorme tigre au corps jaune vif, zébré de bandes noires, qui regarde d’un air menaçant avec deux gros yeux de verre émaillé. Une immense inscription, en caractères chinois, indique les titres et les hauts faits de l’évêque endormi sous cette terre qui lui doit tant.

J’y vis aussi quelques geckos, qui semblaient les génies du lieu. Habitant des forêts et des décombres aussi bien que des cases annamites et des maisons françaises, ce grand lézard, commun dans la Cochinchine, est un des animaux qui donnent à la faune de ce pays son caractère particulier. Figurez- vous une gigantesque salamandre terrestre ; sur sa peau, d’un gris bleuâtre, s’élèvent une quantité de petits tubercules sortant du milieu d’une tache orangée ; ses gros yeux ont un large iris jaune doré, et grâce aux lamelles dont le dessous de ses pattes est garni et qui agissent comme des ventouses, il peut marcher sur les surfaces les plus lisses et au mépris des lois de la pesanteur ; son cri, qui lui a fait donner son nom dans toutes les langues, est d’une sonorité étrange ; la première fois qu’on l’entend, on est presque effrayé. Un grognement chevrotant sert de prélude ; puis à cinq, six ou huit reprises différentes, en baissant régulièrement la voix d’un demi-ton à chaque fois, le grand lézard jette son cri, qu’on peut écrire tantôt gecko, tantôt tacé ; un autre grognement de satisfaction termine la phrase. Cet animal nous rend de véritables services car sa gueule immense engloutit bon nombre de ces odieux rats musqués qui gâtent notre vin et nos provisions ; il mange aussi les cancrelats, affreux insectes trop communs dans toutes les colonies. Le gecko est très casanier de sa nature, il ne s’écarte jamais beaucoup du gîte qu’il s’est choisi. N’étaient sa laideur et son cri qui finit par gêner réellement, quand on en a dans sa case une dizaine se répondant chaque nuit, ce serait un allié involontaire de l’homme, et à ce titre il mériterait d’être respecté.

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Un autre animal du même groupe, mais beaucoup plus petit et ressemblant fort à la tarente dont les Toulonnais ont si peur, est le margouillat (con-tan- lan des Annamites). Ces animaux habitent aussi les arbres et les maisons. Chaque soir, à la clarté des bougies, on les voit se promener sur le plafond, où ils guettent les insectes, en poussant de temps en temps leur petit cri de satisfaction qu’on peut traduire par la syllabe toc dix fois répétée. Ils aiment aussi le sucre et, lorsque je m’étendais dans ma chaise longue après le repas du soir, je voyais assez souvent des margouillats venir lécher le rebord de la cuiller ou le fond de la tasse à café. Ennemis acharnés des moustiques, ces animaux sont respectés de tous.

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