CHAPITRE IX

Peu de jours après notre arrivée à Hatien, le 29 janvier, j’eus l’occasion d’assister à la fête du Têt ou jour de l’an annamite. Les pratiques du culte de Bouddha et le culte des mânes des ancêtres, la crainte du diable, ou Maqui, et les bruyantes mani¬festations de la joie populaire s’entremêlent singu¬lièrement pendant la célébration de cette fête. Elle dure au moins sept jours, mais les riches la prolongent plus longtemps ; mon domestique me quitta, comme font à ce moment tous les indigènes au service des Européens, et je dus aller demander au fort l’hospitalité des officiers qui avaient le bonheur d’avoir un soldat pour cuisinier.
Je me promenai dans tout le village afin de voir de près ces singulières saturnales. Devant chaque maison, sur une table couverte de natte, se trouve l’offrande des mets et des boissons, l’eau-de-vie de riz dans la petite théière blanc bleuâtre en porce¬laine, le thé, le bétel avec tous ses ingrédients, du poisson, les diverses espèces de vermicelle annamite, un canard rôti, un quartier de porc, du riz, des bananes et des oranges. Tout cela est entremêlé de fleurs, puis on allume deux petites bougies et les mânes des ancêtres sont invitées respectueusement à venir prendre leur part de ces agapes sacrées. De plus, sur un plateau supporté par un poteau assez élevé, on dispose d’autres offrandes plus délicates, composées ordinairement d’un bouquet ne renfer¬mant que deux espèces de fleurs : l’une crépue et violacée et l’autre jaune, dont la forme rappelle celle de notre souci. Peut-être l’union de ces deux couleurs a-t-elle un sens symbolique, car je les retrouvai partout. En outre, les riches plantaient un aréquier, les pauvres un grand bambou en avant de ces diverses offrandes, et, à l’extrémité de ces perches, ils fixaient un petit nid tressé en rotin, divisé en cinq parties. Enfin, l’autel de Bouddha, qui trône au fond de chaque case, était paré d’une façon toute spéciale, et des papiers jaunes, rouges, violets, couverts de caractères chinois, étaient affichés à toutes les portes. Ils devaient éloigner l’esprit du mal pendant la nouvelle année.
Cependant, tout le monde, hommes, femmes, enfants, se revêt des plus beaux ajustements, c’est-à- dire de la tunique moirée et du pantalon bleu, rouge, jaune, violet, vert, dont souvent les deux jambes sont d’une couleur différente, surtout chez les enfants. Chez les gens fortunés ordinaires, l’habit ne se distingue des vêtements habituels que par le tissu qui est en soie ; mais, chez les notables, il y a de plus une longue tunique en dentelle noire, jetée par¬dessus l’habit de soie, et un beau peigne d’écaille retient un chignon coquettement tressé.
Parmi les jeux auxquels j’assistai, je notai surtout les suivants : d’abord le jet des javelines ; il s’agit de faire passer une longue lance en bois noir dans une bague supportée par une tige de deux à trois pieds, et cela d’une distance de six à huit mètres ; cet exercice demande beaucoup d’adresse. Mais le divertissement le plus goûté, surtout des femmes et des enfants, était celui de l’escarpolette simple ou composée. Je ne retrouvai pas sans étonnement dans cet Orient lointain l’espèce d’escarpolette à roue usitée dans nos foires et où une vingtaine de person¬nes s’entassent à la fois au-dessus les unes des autres. Une grande machine de ce genre avait été établie sur la place du marché, et l’indolence annamite la laissa ensuite s’en aller par lambeaux une fois les jeux de la fête terminés. Vint enfin le jeu du volant lancé avec la main et surtout avec le pied. Au milieu de toute cette joie retentissaient le bruit du tam-tam, les sons isolés de quelques guitares à trois cordes, et surtout le bruit des pétards, complément indispen-sable de toute fête, et qui ressemblent parfois à des feux de file d’infanterie. Il arriva même à un commandant du fort nouvellement arrivé de sortir la nuit tout à coup de sa case, croyant avoir à repous-ser une attaque. Enfin, l’éternel bakpuan, sorte de roulette à pair et à impair, fait alors, là comme par toute la Cochinchine, de nombreuses victimes.

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *

*