CHAPITRE IX part 3

Cette caverne traversait le bloc dans toute son épaisseur, et je vis çà et là de petites cryptes assez profondes, à ouverture à peine assez large pour laisser passer le corps d’un homme ; la tradition en fait d’atroces oubliettes.
Quand je fus arrivé sur l’autre face, et installé sur une petite corniche que j’y rencontrai, la vue qui se déroula devant moi me récompensa de toutes mes fatigues. J’apercevais d’abord, à quelques centaines de mètres, la frontière cambodgienne marquée simplement par un talus peu élevé et par un fossé à moitié comblé.
A l’horizon se dressait la chaîne de montagnes dite de l’Eléphant, au milieu d’une plaine immense et en partie marécageuse ; à l’est une colline peu élevée, couronnée des débris d’un fort, et à l’ouest le golfe de Siam, étincelant de lumière. J’y voyais au loin la masse verdoyante de Phu-Quoc qui m’appa¬raissait comme un point sombre. La vigne sauvage de la Cochinchine, dont la tige et les feuilles sont couvertes d’un duvet cotonneux et qui produit des grappes énormes de raisins acides et peu mangea¬bles, tapissait une partie du rocher. Je redescendis enfin, après une longue contemplation ; le malheu¬reux moribond avait cessé de souffrir…
Je vis dans la plaine, sur ma gauche, un four à chaux cambodgien ; les indigènes convertissaient en chaux les blocs de pierre qui avaient roulé du sommet du Bonnet-à-Poil. Le calcaire est rare, très rare dans la colonie, et j’ai bien peur qu’un jour ce splendide monument naturel ne disparaisse sous les coups de l’implacable industrie. Fort heureusement, les sauvages vont moins vite en besogne que les hommes civilisés.
Je revins par le même chemin ; pour changer ma route, il m’aurait fallu faire sur ma droite un détour de trois heures.
La marée haute avait çà et là envahi une partie de la chaussée et je dus plus d’une fois entrer dans cette boue saumâtre que forment l’eau de la mer et les détritus des palétuviers.
On m’avait parlé d’une fort belle statue d’un Bouddha cambodgien placée dans les environs. Je la découvris sans peine. Sur un piédestal de deux mètres environ reposait la colossale image, faite je ne sais en quel bois, recouvert sans doute d’un enduit de plâtre coloré de rouge, de bleu, de blanc et de noir ; ses jambes étaient repliées ; ses mains étaient croisées sur la poitrine, qu’une longue bandelette rouge traversait obliquement de gauche à droite, son nez épaté, son épaisse mâchoire infé¬rieure, ses grandes oreilles à lobes largement percés et pendant sur les épaules, et par-dessus tout sa coif¬fure formée de six assises successives et décroissant de la base au sommet, montraient suffisamment que ce n’est pas une statue annamite. J’ignore à quelle date elle remonte : nul n’a pu me l’indiquer, même approximativement. Deux pierres de grès carrées, et reproduisant en relief, mais en très petit, la pose de la statue, sont placées à ses pieds. Le site qui l’entoure est charmant ; ce sont de petits bouquets de bois dispersés dans une vaste prairie et sur la croupe d’une colline. Du reste, la plupart des monuments sacrés du culte bouddhique sont placés avec un art très délicat dans les endroits où la nature est le plus souriante et le plus riche en ombrages, en murmures de ruisseaux et en gazouillements d’oiseaux.
En rentrant, je m’aperçus que les ouatiers, arbres de taille moyenne, commençaient à entrouvrir leurs grands fruits ovales remplis d’un coton très blanc et très fin, trop court par malheur pour être filé. Les Annamites récoltent avec soin cette bourre, car, entre autres usages, on en fait ces matelas qui peuvent se plier en six ou huit doubles, et qui ont une assez grande valeur pécuniaire. On les appelle matelas cambodgiens parce qu’ils se font surtout près de Phnom-Penh. Ils sont de la plus haute utilité dans les longs voyages en jonque ; on s’y repose très bien, et l’on a à la fois le lit et l’oreiller.

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