CHAPITRE IX part 2

Chaque Annamite garde pour ces jours bienheu¬reux l’argent de plusieurs mois et le dépense en conscience. Le plus souvent une troupe ambulante vient, du moins dans les principaux centres, offrir son concours aux réjouissances générales. À cette époque, précisément, il en vint une à Hatien. Comme ce sont les riches qui font à tour de rôle les frais de ces représentations, c’est un plaisir que nul ne se refuse. Les pièces de ce répertoire sont avant tout bruyantes et chargées d’esprit au gros sel : les mandarins militaires, les maris, les Chinois surtout, sont constamment raillés. Des acteurs abominable-ment barbouillés de noir, afin de se donner un air plus redoutable, se livrent à des combats singuliers mêlés de cris gutturaux et de poses héroïques d’ailleurs parfaitement ridicules.
Le Têt est la fête que les Annamites célèbrent avec le plus de ponctualité, et ce que j’ai vu à Hatien, localité relativement petite, ne peut donner une idée de ce qui se voit dans les grandes villes, à Cholon par exemple.
Le lendemain de cette fête, je commençai, suivant mes habitudes, à visiter les environs. Dans une de mes premières promenades, j’allai voir de près le colossal Bonnet-à-Poil. Comme c’était alors le moment de la marée basse, je n’eus pas trop à me mouiller les jambes sur cette route de douze kilomètres entre des marécages salins. Je faisais fuir de nombreux crabes entre les racines des palétuviers et un essaim de libellules aux ailes diaprées d’or voltigeait devant moi…
Je rencontrai quelques écureuils rouges et une splendide couleuvre, le compsosoma radiatum, serpent long de deux mètres, jaune-chamois, avec deux bandes noires courant parallèlement à l’axe du corps dans la première moitié du tronc. Il s’enfonça dans son trou avant que j’eusse pu faire un mouve¬ment pour le saisir.
Je vis aussi, dans les mares qui bordent la chaussée, ce curieux poisson à grosse tête que j’avais déjà eu l’occasion de remarquer et qui se sert de ses nageoires pour grimper sur les pierres ou sur les racines souvent assez élevées des arbres de la rive. Il se fait dans la vase un nid circulaire dans lequel est un trou où il s’introduit à reculons. Il nage en tenant la tête au-dessus de l’eau comme un véritable mammifère. J’en vis beaucoup se chauffant au soleil sur la vase.
Enfin, j’arrivai à la base du rocher et m’assis à l’ombre de quelques manguiers. Au bout de quelques instants de repos, je suivis la rampe assez raide qui mène à une pagode creusée, ou pour mieux dire placée au sein du rocher, dont on a utilisé ainsi une cavité naturelle. Près de l’entrée, je trouvai un Cambodgien couché ; sans nul doute, il n’avait que peu d’instants à vivre : il était déjà muet et refroidi. Ses parents, le sachant atteint de quelque grave affection, l’avaient amené là en pèlerinage, mais le dieu du ciel, Bouddha, et les médecins terrestres ne pouvaient plus rien pour lui. Je passai. D’énormes stalactites, d’où découle lors de la saison des pluies une eau très fraîche et très appréciée dans ces pays brûlants, pendaient de la voûte et résonnaient comme un gong quand on les frappait à coups de cailloux.
J’entrai dans le sanctuaire, bien humble aujour¬d’hui, mais qui fut splendide autrefois, lors de la prospérité d’Hatien, sous la domination du Chinois Maqueuon. Une vieille prêtresse était là, qui brûlait des papiers dorés devant une petite statue de Bouddha. Je remarquai que le bloc tout entier semblait formé par l’adossement de deux énormes rochers qui auraient laissé une cavité à leur base en inclinant leurs sommets l’un vers l’autre.

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