CHAPITRE IV

Un certain nombre d’Annamites ont été enrôlés par notre gouvernement ; les uns, les Linhtaps, por¬tent absolument le même costume que nos soldats d’infanterie de marine et sont armés du chassepot. Ils sont commandés par des officiers français et forment ce qu’on appelle les compagnies indigènes. Il est comique de voir avec quelle fierté et quel embarras à la fois ces petits hommes portent un costume qui les gêne terriblement. Les souliers surtout leur semblent une vraie torture, et ils les quittent toutes les fois qu’ils le peuvent. Cependant, comme ils ont beaucoup d’amour-propre, ils tiennent à ne point trop se laisser primer par les Européens et forment en somme d’assez bons soldats, mais un peu mauvaises têtes. Ce qui les a contrariés le plus, c’est d’avoir été forcés de couper leur luxuriante chevelure.
Le second corps d’indigènes que nous avons organisé est celui des Matas. Ce sont les soldats des administrateurs. Pantalon de calicot blanc, pieds nus, large ceinture rouge sur laquelle est la blague à tabac et à bétel, veste bleue à parements jaunes et marquée à gauche du chiffre de l’inspection à laquelle ils appartiennent, petit salaco en miniature à points de cuivre et sous lequel on retrouve le chignon traditionnel : tel est le costume de ces soldats lilliputiens, parmi lesquels on trouve de très bons sujets, mais aussi de véritables coquins. Ils sont armés de lances indigènes et de mousquetons. Ils montent la garde dans les inspections et se renvoient, en le dénaturant le plus possible, le cri de garde habituel : « Sentinelles, veillez ! » ou « Sentinelles, prenez garde à vous ! » Ils ont surtout une façon horriblement gutturale de prononcer le qui-vive annamite: «Ai? (Qui?)». On choisit parmi eux des sous-officiers indigènes : les cais, caporaux, les dois, sergents, et les tholaï, fourriers. Ces sous-officiers ne sont pas peu fiers de leurs galons et poussent souvent le respect de leurs nobles personnes jusqu’à porter des souliers.
Enfin, d’autres Annamites servent sur les canon¬nières de l’État, où ils deviennent souvent de bons matelots.
Mais c’est en vieillissant que l’Annamite prend une tête toute particulière et bien différente de celle de sa jeunesse. On dirait vraiment un autre peuple. La barbe ne leur vient que très tard et ils n’en ont jamais beaucoup ; une grêle moustache et une mouche peu fournie, voilà tout ce que la nature leur a octroyé ; ils n’ont pas de favoris. Cette barbe blanchit vite. Père de famille le plus souvent, l’Annamite songe à remplacer par une gravité noble les joies qui ne sont plus de son âge. Il se promène majestueusement, vêtu de sa longue lévite, coiffé de son maigre turban noir et armé d’un parasol et de l’inévitable éventail. Une éternelle cigarette pend sur sa lèvre inférieure, et il ne s’arrache un instant aux douceurs du tabac que pour lancer loin de lui un jet de salive rougeâtre ou pour remplacer sa chique trop usée. Il a l’air sérieux, défiant, et par instants farouche. Ce n’est pas qu’il ait rompu cependant avec toutes les joies terrestres : l’alcool, dont il a goûté étant jeune, est alors fort prisé de lui, et il a encore un sourire épanoui lorsque quelque Européen familier l’invite à prendre un verre d’absinthe ou de vermout, ou même encore un mélange des deux. Mais c’est surtout sur la question d’argent qu’il est devenu intéresse et retors ; il aime alors la piastre pour la piastre et non pour ce qu elle peut donner.

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Si sa fortune ou son rang lui permet d avoir un cheval, son orgueil ne connaît plus de bornes. Coiffé de son chapeau de paille à forme conique et à gland de soie, le pied nu dans l’étrier de son cheval, dont la course agite les nombreux grelots, tandis que le soleil fait reluire la selle en cuir rouge, il passe dédai¬gneux de ce bas monde et sans jamais se déranger, excepté pourtant pour l’Européen. L’écueil de sa vanité est précisément de rencontrer un inspecteur car la politesse annamite exige qu’il descende un instant et fasse le lay, ou salut traditionnel.

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