CHAPITRE III

Malgré ces tourments et malgré les rayons brûlants du soleil, je promenais partout ma curiosité, et c’est ainsi que je fis connaissance avec quelques curieux spécimens de la faune saigonaise. Dans les brousses, et surtout dans les prairies des environs, notamment près du cloître des Carmélites, je rencontrais souvent un très joli lézard (tachydromus sexlineatus), pourvu d’une queue effilée qui a bien trois ou quatre fois la longueur du corps. Sa peau est sèche et rugueuse ; les écailles de la queue surtout sont très sensibles au toucher. Sa couleur générale est assez difficile à définir ; c’est un brun terne, sur lequel courent des bandes longitudinales plus foncées, qui ont chez les mâles quelques reflets d’un vert métallique. Il se faufile à travers les hautes herbes avec une rapidité étonnante. Son caractère est doux ; une fois pris, il ne cherche même pas à mordre, mais il se tourne et se retourne entre les doigts, faisant onduler sa queue et fouettant avec elle l’injuste main qui le tient prisonnier.

Sur les tamariniers des rues de Saigon, et souvent aussi au milieu des fleurs où il guette les insectes, se rencontre le calotes versicolor, le buveur de sang (bloodsucker) des Anglais de l’Inde, le caté des Annamites. C’est un lézard de la grosseur de notre lézard vert, mais moins long peut-être. La queue est grêle, le corps rugueux et ecailleux, les pattes postérieures plus longues que les antérieures, ce qui lui permet le saut. Ses doigts, au nombre de cinq, sont libres, longs et terminés par des ongles assez crochus. Sur le dos, et surtout sur le cou, règne une crête plus ou moins grande, et la gorge est ornée d’un goitre. Ce goitre, la face antérieure des pattes de devant, la crête de la tête et le cou, se colorent d’un beau vert, ou d’un azur métallique, sous 1 influence d’une excitation quelconque. Il se dessine en même temps derrière l’œil une tache jaune ou noire. La tête est grosse, plate, cordiforme, couverte de très petites écailles ; les mâchoires sont armées de dents très aiguës, égales, sauf deux canines supérieures et inférieures assez puissantes pour pincer douloureusement, mais non pour faire saigner. Quand on le saisit par la queue, il ne laisse pas sottement cet appendice important entre les mains de son agresseur, mais attend son sort, immobile et la gueule prête à mordre. Sa pose sur les arbres est assez curieuse : s’il vous voit, il s’aplatit contre l’écorce en tournant tout doucement du côté opposé ; si vous approchez, il monte rapidement plus haut en décrivant des spirales autour du tronc, et s’arrête de temps en temps pour pencher la tête de votre côté.

Je me servais pour le saisir du procédé suivant : j’entourais prestement le tronc de mon bras gauche entre l’animal et le sommet de l’arbre, et de la main droite je le poursuivais. Mais très souvent il sauta par-dessus mon bras et m’échappa. D’autres fois, il se précipitait sur mes épaules et rejoignait l’arbre d’un bond. C’est, pour ainsi dire, le génie familier de tous les tamariniers de Saigon ; je doute qu’il y en ait un seul qui ne loge pas ce lézard ; il a pour ennemis la plupart des serpents d’arbres, qui l’avalent malgré les épines de sa crête. Ces petites distractions de naturaliste ne m’empêchaient pas d’étudier un sujet autrement important, bien que plus répugnant peut-être, je veux parler de la population annamite.

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Le premier sentiment que l’étranger éprouve à son égard est celui d’un dégoût assez vif. Ces figures plus ou moins plates, souvent sans expression, ces yeux livides et surtout ce nez camus et ces bouches aux grosses lèvres retroussées, rougies et noircies par le bétel, ne répondent guère à nos idées sur la beauté. Mais, après un séjour de quelques mois, on finit par lire un sens sur beaucoup de ce s visages et à faire un tri parmi ces laideurs. On trouve quelques yeux plus droits, quelques nez presque caucasiques, et la répugnance disparaît peu à peu.
C’est en tout cas une petite race. Nous sommes très grands à côté d’eux et leur force est bien au- dessous de la nôtre ; soit hygiène mal entendue, soit faiblesse native, aucun d’eux ne vaut un Européen. Quant au teint, chez ceux qui ne sont point trop foncés, il paraît blafard. Il n’y a que deux points sur lesquels les Annamites sont nos maîtres : la possibilité de ramer dix heures de suite, et l’innocuité avec laquelle ils bravent leur soleil.

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