CHAPITRE III part 3

Leur attitude de repos serait très fatigante pour nous : ils s’accroupissent sur les talons, mais sans toucher terre ; ils peuvent rester très longtemps dans cette position, et le long des routes il n’est pas rare de les rencontrer pliés ainsi et ruminant leur bétel. Pour grimper aux arbres, ils ne se servent ni des genoux ni du tronc. D’un bond, ils s’élèvent à une certaine hauteur et embrassent alors l’arbre avec la paume des mains et la plante des pieds, à la manière des singes. Enfin, chose singulière, le baiser leur est inconnu ; les mères n’embrassent pas leurs enfants, elles les respirent en les rapprochant de leur nez. C’est là un des traits qui surprend le plus l’Européen à son arrivée.

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Quant à ce qui a été dit de Xécartement du gros orteil, trait dont on a voulu faire un caractère de race, on peut dès aujourd’hui reconnaître qu’on a fort exagéré ce détail. Le pied de l’Annamite, n’étant jamais torturé par une chaussure, est bien fait, parfois grand chez les hommes du peuple, mais remarquablement petit chez les notables et surtout chez les femmes. Jamais les orteils ne se chevau-chent, ils s’épanouissent librement et parallèlement. On peut cependant noter que l’habitude de se servir du pied nu, pour tenir l’étrier, le gouvernail, pour grimper aux arbres, pour ramasser les menus objets tombés à terre, développe une certaine liberté dans le gros orteil, qui jouit par suite de mouvements assez étendus.
L’Annamite n’a que deux âges : il est enfant ou il est vieillard. Sa jeunesse se prolonge longtemps. Quant à l’âge mûr, il n’a qu’une très courte période.
Parmi les types d’Annamite, celui qu’on a appelé le gamin de Saigon est l’un des plus intéressants. Le gamin de Saigon est un être hybride : c’est un enfant de Paris enté sur un lazzarone, et transporté sous le soleil de l’Orient. Tout jeune, ainsi que je le vis dès le lendemain de mon arrivée, il gagne sa vie à porter dans sa grande corbeille, qu’il tient accrochée à son épaule comme un bouclier antique, les menus objets que l’Européen achète chemin faisant. D’autres fois, il accompagne les chasseurs, porte leur fusil, les guide dans le dédale des rizières ou des forêts, leur indique le gibier à des distances où leur œil, accoutumé à une clarté moins vive, ne peut encore rien distinguer. C’est aussi l’aide indispensa¬ble pour aller pêcher dans la boue des rizières et retrouver dans les massifs de bambous la bécassine ou la tourterelle abattue dans son vol. Mais là où son utilité est inappréciable, c’est à l’approche des troupeaux de buffles. Ces énormes ruminants n’ont Pas, comme leurs maîtres, fait la paix avec nous, fis professent à notre égard une haine indomptable, qui a trop souvent donné lieu à de sanglantes catas¬trophes. C’est un spectacle qu’on ne contemple jamais sans un certain émoi que celui d’un buffle relevant la tête, aspirant longuement l’air, et se précipitant en avant en baissant ses cornes immen¬ses. Mais le petit guide est là ; d’un cri sauvage il arrête la bête, et d’un second il lui fait faire volte- face. Aussi, dans les environs de Saigon, où ces ani¬maux sont assez redoutés, on s’aventure rarement sans un Annamite. Quand il faut marcher sur ces minces talus qui séparent les rizières, son aide est aussi précieuse : plongeant avec insouciance ses jambes dans l’horrible boue chaude, il soutient votre bras et vous permet d’atteindre sans bain désagréable un terrain plus ferme.

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Quand il a gagné ainsi quelques sous, le gamin de Saigon va retrouver, sous les vérandas de la ville, la foule de ses camarades ; il joue alors, généralement aux cartes, le gain de sa journée. Ces jeux amènent des injures et des batailles parfois fort amusantes : après avoir épuisé le riche vocabulaire d’injures de la langue annamite, les deux drôles, rejetant en arrière par un fier mouvement la masse de cheveux sales qui retombent sur leurs épaules, se précipitent l’un contre l’autre : ils semblent prêts à s’anéantir, mais cet orage se calme aux premiers coups, et après quelques bousculades réciproques, la partie commencée s’achève tant bien que mal.
Plus tard, le gamin se met au service des Européens comme domestique ou boy, mot anglais dont on se sert fréquemment dans la colonie. Il fait la cuisine et la chambre de son maître, prend soin de ses armes et de ses habits ; mais sa paresse native, sa saleté incu¬rable et son penchant irrésistible pour le vol en font un serviteur que nous subissons en le maudissant.

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