CHAPITRE II

Le lendemain matin, après un sommeil troublé par de trop nombreux buveurs de sang — qui me permirent du moins de donner à la moustiquaire la seule définition qui lui convienne : rideaux de mous-seline sous lesquels on enferme les moustiques —, je me levai pour visiter la ville. Mais avant de satisfaire ma légitime curiosité, je voulus examiner certains animaux que j’avais rapportés de France et auxquels mes soins paternels avaient su conserver l’existence pendant une longue traversée. C’étaient deux couleuvres vipérines, jeunes encore, mais dont les grâces naissantes faisaient mes délices. J’ouvre la commode où j’avais placé la boîte qui les contenait. Horreur ! Des légions de fourmis noires s’en échappent et je ne trouve plus que deux squelettes fort bien préparés. La fourmi des tropiques venait de se révéler à moi dans toute sa fiévreuse activité. Je ne m’appesantirai pas sur cette douleur profonde : il laut un cœur de naturaliste pour la comprendre.
Assez navré de cette triste aventure, je descendis dans la rue, respectant le sommeil de mon camarade que j’entendais dormir avec conviction. Quand je visite pour la première fois une ville, je tiens fort à être seul ; il me semble qu’ainsi les impressions se gravent d’une manière plus durable.

Je pris à droite de l’hôtel, dont le chien, l’honorable Con-Cho, affreux petit roquet, me salua avec mépris d’un sonore aboiement, et je passai dans la rue Catinat, une des plus grandes artères de la ville. 11 était six heures et demie environ, et les Chinois, qui peuplent les parties basses de cette rue, faisaient sur leurs portes leurs ablutions matinales avec le sans-gêne et l’impudeur qui caractérisent cette race. Des voitures conduites par les Hindous noirs du Malabar me poursuivaient déjà de leur éternel : « Voiture, capitaine, voiture ! » De vilains petits bonshommes couleur suie ou café clair, à cheveux incultes, parfois coiffés d’une vieille casquette de soldat d’infanterie de marine, et à costume très succinct, s’attroupaient autour de moi dès que je m’arrêtais autour d’une échoppe et m’assaillaient de nombreux : « Capitaine, panier, hein ! » Tandis qu’ils brandissaient leurs vastes corbeilles, prêts à porter tout ce qu’il me plairait d’acheter.

À mesure que je m’éloignais du quai, je remarquais que la rue s’exhaussait et que les maisons européennes se multipliaient. Vers le haut, je vis à gauche le charmant petit palais du directeur de l’Intérieur, perdu au milieu d’un massif de verdure d’où un grand cerf tendit tout à coup sa tête curieuse pour me regarder. Plus loin, j’aperçus les bureaux, la monnaie, la poste. Il est vrai que ces édifices étaient pour la plupart coupés les uns des autres par des terrains vagues plus ou moins étendus, où le bambou, le ricin, les daturas, de grandes lianes et de hautes graminées croissent à l’envi. Mais cette ligne hardie et bien conçue de la principale artère de la ville et la vue de ces riants cottages me firent une très agréable impression.

Vers huit heures, le soleil, malgré mon salaco, me parut insupportable, et je revins sur mes pas en prenant la rue Nationale, parallèle à la première et moins habitée. Elle présente aussi ces alternatives de maisons confortables, de cases infimes et de brousses, comme on appelle dans la colonie ce qu’on nomme broussailles en France et jungles dans l’Inde. Je remarquai parmi les édifices de cette rue l’ancien palais du gouvernement, l’hôtel du chef du service de santé et les bâtiments du génie.

Je rencontrai un certain nombre d’hommes et surtout de femmes hindoues, celles-ci noires ou cuivrées et couvertes d’étoffes étincelantes de couleurs crues, jaunes ou vertes. Un anneau d’argent est ordinairement passé dans leur nez ; leur taille élevée et leur majestueux embonpoint contrastent avec la petite taille et la grêle charpente des femmes annamites, que je voyais passer çà et là, pliant sous le faix des marchandises qu’elles portaient au marché ; elles étaient suivies de leurs enfants, chargés aussi de fardeaux disproportionnés qui les forçaient à se reposer souvent. Vers le milieu de la rue, je vis à droite un poste de police d’où sortaient, avec quelques Européens, des Malabars, des Chinois, et surtout des Annamites. Ces derniers, petits hommes habillés en policemen, avec leur petite épée, leur salaco minuscule, et leur gros chignon posé sur le côté de la tête, se donnaient des airs de matamores qui étaient plaisants au possible. Des Chinois, suivis d’un jeune Annamite porteur de provisions, croisaient aussi de temps en temps ma route.

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Je rentrai très content de ma première exploration, qui m’avait déjà permis de jeter un coup d’œil sur les différentes races qui peuplent la ville, et de juger des productions exubérantes d’une nature pour laquelle les rayons du soleil et les eaux du ciel sont tour à tour également prodigues.
Mais il me faut tout de suite dire un mot d’une des souffrances auxquelles tout Européen doit s’attendre à Saigon. Déjà, dans la mer Rouge, j’avais fait connaissance avec un des plus cruels ennemis du repos de l’homme de notre race dans les pays tropicaux : je veux parler de cette éruption à chaleur mordicante et à démangeaisons irrésistibles qu’on appelle vulgairement bourbouilles (lichen tropicus). Figurez-vous que tout votre corps ou à peu près est couvert de petits boutons gros comme une tête d’épingle, et qu’il vous faut un courage héroïque pour résister au désir de les mettre en sang mille fois par jour. C’est surtout pendant la saison sèche et le commencement de la saison des pluies que cette cruelle éruption envahit les nouveaux venus et parfois même les « vieux Cochinchinois », comme se nomment ceux qui ont plusieurs années de séjour. Les pluies rafraîchissantes de l’hivernage modèrent ou font disparaître ces boutons. Les indigènes paraissent exempts de cette infirmité, contre laquelle il n’y a presque rien à faire et qui, par sa confluence, là surtout où la peau est fine et délicate, prend l’aspect d’une vraie brûlure.

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