CHAPITRE 8 (II)

La libération du Sud-Viêtnam n’inquiète pas trop Madame B.L. et son fils qui pensent que le changement ne concernera que les politiciens de l’ancien régime. Eux, ils ne font que du commerce et seront prêts à payer tous les impôts et taxes réclamés par les autorités. Quand l’équipe de can-bô chargé de confisquer leurs biens, se présente chez eux vers 20 heures le «jour J. », le fils refuse d’ouvrir en invoquant la procédure légale en vigueur sur la perquisition chez les particuliers après le coucher du soleil. Mais le plus gradé des bô-dôi lui répond qu’il doit obtempérer immédiatement à l’injonction de la commission, sans quoi il sera traité comme un nguy phan dông (un rebelle contre-révolutionnaire). Pour appuyer ses paroles, il abat d’une rafale de A.K. (fusil d’assaut russe) le gros berger allemand qui accompagne son maître. La mort dans l’âme, le pharmacien ouvre la porte de sa villa. Aussitôt les bô-dôi lui mettent des menottes et sa mère subit le même sort quelques minutes plus tard. La villa est mise sous scellés et confiée à la milice du quartier. Madame B.L. et son fils sont internés dans un camp de rééducation, situé à 20 kilomètres au nord de Binh-Duong sur la route de Lôc-Ninh, réservé aux anciens officiers de l’armée sud-viêtnamienne et des civils anti-révolutionnaires. Pendant plusieurs mois, on est sans nouvelle de la femme la plus riche de la province de Binh- Duong.
Un jour de juillet 1977, une ambulance amène à l’hôpital provincial deux internés d’un camp de rééducation dans un état physique désespéré : ce sont de véritables squelettes vivants, incapables de se déplacer. Vu leur état, ils sont admis dans le service d’urgence spécial pour prisonniers. L’infirmier chef de ce service, B.N., qui, avant la chute de Saigon, était en relation suivie avec le docteur en pharmacie, ne le reconnaît qu’après plusieurs jour. Une année de séjour dans un camp de rééducation peut vous changer totalement tant au point de vue physique que moral et à un degré tel, que vous devenez méconnaissable même pour vos amis intimes.
Le docteur en pharmacie est si faible que ses paroles sont inintelligibles. Par signes il explique à l’infirmier son long calvaire dans le camp de rééducation où les conditions d’existence sont absolument insupportables pour lui et sa mère habitués à un standing de vie élevé (chambres climatisées, plats cuisinés par d’excellents cuisiniers, une armée de domestiques pour servir). Ils étaient incapables d’avaler la moindre bouchée de riz moisi cuit à l’eau avec des vieux rau muông (épinard viêtnamien) que les cochons refusent de manger tant ils sont amers et coriaces. Trop épuisé, il ne peut plus continuer à communiquer par signes et tombe dans un état léthargique qui dure trois jours et qui conduit doucement notre marchand de produits pharmaceutiques milliardaire vers un sommeil étemel. Sa mère, moins résistante, rend l’âme quelques heures après que l’infirmier l’ait reconnue, dans le plus complet état de dénuement.
Certains capitalistes compradors, mieux renseignés et conseillés, échappent au triste sort subi par Madame B.L. et son fils. Dès les premiers jours de l’installation du nouveau régime, ils font don de leur fortune aux nouvelles autorités qui, en récompense de leur repentir spontané, les autorisent à garder une partie de leurs richesses.
Dans la recherche des biens des capitalistes compradors, les can-bô compétents sont parfaitement renseignés. Ainsi un riche importateur-exportateur Hoa de Cholon voit ses lingots d’or cachés à l’intérieur des murs de sa villa découverts, probablement sur dénonciation des maçons chargés de construire les cachettes. Dans les premiers mois de la libération, le fanatisme révolutionnaire est tel, qu’on voit même les enfants dénoncer leurs parents.

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