CHAPITRE 20

EXEAT
Après avoir reçu le billet d’avion provisoire, T.T. se rend chaque matin au bureau des visas de sortie pour attendre l’affichage de la liste des passagers admis à prendre le prochain avion.
Au bout de deux semaines, sa patience est récompensée. Dès son entrée dans le bureau, le can-bô responsable, d’habitude si morose, est tout souriant et lui fait signe de venir à son bureau. Il invite T.T. à s’asseoir, lui remet son autorisation de sortie du Viêtnam, contre signature, et lui souhaite bon voyage en espérant qu’une fois à l’étranger, il n’oublie pas de contribuer à la reconstruction de la Patrie viêtnamienne. Du bout des lèvres, T.T. prononce les paroles agréables qui font plaisir au représentant du pouvoir de l’heure, le salue très poliment et se précipite à l’agence d’Air France pour prendre connaissance des dates de vérifications des documents, de fouille des bagages et de départ de l’avion. En outre, il doit se mettre en règle avec le Service du Logement, à qui il doit remettre son appartement, et avec la banque du commerce extérieur pour demander l’autorisation de sortie d’un peu de devises étrangères pour les menues dépenses en cours de route. T.T. a tout juste six jours, le dimanche non compris, pour effectuer ces différentes démarches. Si l’on tient compte des lenteurs inhérentes aux bureaucraties, en particulier celles calquées sur le modèle moscovite, le temps accordé est très juste.

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A l’agence d’Air France, il apprend que la vérification des documents et la délivrance du billet définitif aura lieu le lundi. Le mardi et le mercredi sont consacrés à la visite des bagages à l’aéroport de Tân-Son-Nhut et le départ de l’avion s’effectue le jeudi. Comme l’entrée de l’aéroport est interdite aux voitures non munies d’autorisation spéciale, les voyageurs doivent prendre le car de l’Air Viêtnam qui part le matin vers 10 heures de l’escale de la rue Phan Dinh Phung.
Compte tenu des renseignements recueillis, il s’efforce de régler les formalités bancaires et de logement le vendredi et le samedi, car au Viêtnam socialiste, on ne chôme pas le samedi, et de réserver les jours suivants uniquement aux problèmes de billet, de douanes et d’embarquement.
Le lundi, alors que les can-bô du service d’émigration ne commencent à vérifier les documents des personnes figurant sur la liste des passagers d’Air France de jeudi qu’à partir de 10 heures, quand il arrive vers 8 heures à l’agence du boulevard Nguyên Huê, située en face de l’hôtel de Ville, il trouve la salle d’attente déjà bondée : les futurs partants, accompagnés de leurs parents et amis, sont venus dès la fin du couvre-feu à 4 heures du matin. La vérification des papiers est effectuée, en présence du représentant local du Haut Commissariat pour les réfugiés des Nations Unies, par les can-bô compétents qui examinent avec une minutie scrupuleuse les documents présentés, et notamment les certificats d’avoir payé tous les impôts, de n’avoir pas de dettes envers les banques et d’avoir remis les immeubles au Service du Logement.
Quand T.T. finit de passer ce contrôle, il est déjà 14 heures. Il doit encore attendre une bonne petite heure avant de recevoir le billet définitif et la carte d’embarquement. Aussitôt après, il se rend au bureau de poste le plus proche pour envoyer un télégramme à son fils, pour lui annoncer son prochain départ (il faut minimum trois à quatre jours pour qu’un câble arrive à destination). Malgré son impatience, il est obligé de faire la queue pendant près de deux heures, avant de pouvoir envoyer son télégramme.
Dans les régimes copies du modèle soviétique, « faire la queue » est une caractéristique de la vie quotidienne de la population. On doit faire la queue partout pour tenter sa chance d’obtenir quelque chose : un menu objet de la vie quotidienne (comme une ampoule électrique …), des produits alimentaires, une autorisation, l’expédition d’un colis à l’étranger, etc… Doit s’estimer heureux celui qui, après des heures d’attente interminable, réussit à obtenir satisfaction. En général, après une longue attente, l’intéressé reçoit de la préposée un sec « stock épuisé » ou « fermeture pour séance extraordinaire d’autocritique ». Il n’a plus qu’à revenir un autre jour.
Avant de rentrer chez lui, T.T. va chez P., un conducteur de cyclopousse qu’il connaît depuis longtemps, pour lui demander de venir le chercher le lendemain à 8 heures. P. n’est pas chez lui, mais sa femme est présente. Il demande à cette dernière de lui faire la commission et laisse un petit mot à P., pour le cas où sa femme oublierait quelque chose. Dne fois rentré chez lui, T.T., complètement fourbu, expédie rapidement son dîner et se met au lit très tôt pour affronter demain une journée harassante. Le sommeil s’empare de lui dès qu’il s’allonge sur la natte.

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