CHAPITRE 20 (V)

Le bourreau se met à un mètre à droite et au même niveau que sa victime. Le roulement de tambour se poursuit avec frénésie, puis s’arrête brusquement. Le silence est absolu. Tout le monde retient son souffle. L’énorme gong en bronze, frappé par un lourd maillet en lim, émet un son grave et retentissant qui glace de terreur les spectateurs. La résonance du premier coup de gong à peine amortie, un deuxième coup lui succède. Le bourreau recule d’un pas en arrière en tenant à deux mains le cimeterre dont la pointe est dirigée vers le bas à gauche. Le troisième coup de gong, plus retentissant que les deux précédents, survient en même temps que l’éclatement assourdissant des cymbales. C’est le signal attendu par le bourreau qui fait un pas en avant, tout en faisant décrire d’un geste rapide au large cimeterre de bas en haut une parfaite surface circulaire sub-verticale et le tranchant de la lame atteint le cou de la victime qui est tranché instantanément. Sa tête roule sur l’herbe à quelques pas devant le corps agité par les soubresauts de l’agonie. A travers le trou béant du cou, s’échappent trois jets inégaux de sang : le jet central, plus gros et plus haut que les autres projette verticalement un sang vermeil ; les deux autres jets latéraux et symétriques, un à gauche et l’autre à droite, sont plus petits et plus foncés ; leur trajet, oblique jusqu’à une certaine hauteur, moins élevé que le jet central, devient vertical.
Des pleurs et des sanglots éclatent dans la foule. Même ceux qui n’étaient pas en bons termes avec le maire de son vivant ne peuvent retenir leurs larmes. Tout le monde est profondément touché par le sacrifice du Ly- Truong qui avait tenté, en vain, de défendre les intérêts vitaux de son village, au péril de sa vie. Avec un nombre de buffles insuffisant et une quantité de semence diminuée, la récolte, qui dans des conditions normales aurait suffit à nourrir la population du village, sera fortement déficitaire. La disette, voire la famine, va s’abattre dans la région dans les mois qui viennent. La foule se disperse lentement. De jeunes femmes aident la mère de la victime de l’occupation étrangère à rentrer chez elle. La pauvre vieille femme, toute ratatinée et aux cheveux tout blancs, n’est qu’une loque inconsciente secouée par des sanglots. Cet acte de terreur, comme les innombrables autres cas semblables qui se déroulent dans toute l’Indochine pendant l’occupation française, contrairement à l’attente de ses auteurs, au lieu d’inhiber l’instinct de défense des peuples dominés, ne fait que renforcer leur résolution de se débarrasser de ces occupants sanguinaires. Après avoir assisté à de nombreuses scènes de ce type, beaucoup de jeunes, indifférents à la présence des occupants jusque-là, deviennent des adversaires résolus et implacables des occupants et de leurs collaborateurs, considérés par le peuple comme des traîtres qui ne méritent aucune indulgence.
Les années de son adolescence passées dans le collège du chef-lieu de sa province ne font que confirmer son aversion pour le comportement des occupants. Un jour, il voit le garde principal (officier français servant dans la milice recrutée par l’autorité occupante sous le couvert de la cour de Huê) caracolant dans son cabriolet tiré par un cheval bai dans la rue principale et distribuant avec une satisfaction démoniaque de grands coups de fouet cinglants aux malheureux piétons qui ne se rangent pas assez vite pour laisser le passage libre à sa carriole lancée au galop. Puis apparaît le rutilant landau du résident français de la province (le conseiller français auprès du mandarin chef de la province, véritable dirigeant de la province) tiré par deux magnifiques chevaux noirs et conduit par un cocher habillé d’un éclatant uniforme jaune d’or, juché haut sur la banquette de conduite.
Tandis que le résident, imbu de son importance, se prélasse négligemment sur le coussin de la banquette arrière, un indigène, pieds nus, attaché à la voiture par une longue corde, fait des efforts désespérés pour suivre le trot des chevaux, sur plus d’un kilomètre, jusqu’à la résidence du représentant français, où les miliciens assurant la sécurité lui mettent les menottes sous l’inculpation stéréotypée de s’être montré hostile à la nation protectrice.
Le mandarin chef de la province est chargé d’instruire l’affaire. L’instruction révèle qu’au cours de sa promenade, le résident français a vu dans la maison de l’inculpé de magnifiques chapons et a exprimé le désir d’en acheter une demi-douzaine. Le propriétaire demanda 25 cents (une piastre vaut cent cents) par chapon. Le résident pris six chapons et lui donna seulement 25 cents, d’où la protestation du propriétaire qui fut ligoté et attaché au landau résidentiel. Après plus d’une semaine de détention, le malheureux nhàqué (paysan) fut relâché avec six jours de prison avec sursis.
C’est l’époque des « Dieux blancs et des hommes jaunes » (titre du livre de Luc Durtain paru dans les années 20) : les occupants ont tous les droits et les indigènes que des devoirs. Cet apartheid officiellement consacré par la création des cadres occidentaux et des cadres indigènes, des écoles françaises et des écoles indigènes, des hôpitaux réservés aux européens et des hôpitaux indigènes, etc… La ségrégation est organisée et réglementée dans les moindres détails.

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