CHAPITRE 20 (IV)

D’un ensemble parfait, les visages de l’ensemble passagers sont complètement détendus. Ils se sentent libérés d’un étouffement insupportable. Ceux qui sont près des hublots jettent un dernier coup d’œil sur la ville ex-Saigon, que beaucoup d’entre eux voient peut-être pour la dernière fois, car la grande majorité des partants sont des gens du troisième âge. Malgré la joie de quitter l’Eden concentrationnaire en construction des neveux de l’Oncle Hô, presque tous les partants ne peuvent cacher leur tristesse d’être forcés de quitter cette terre où ils ont passé presque toute leur vie. Quelques-uns essuient furtivement des larmes involontaires. L’avion prend insensiblement de la hauteur, puis vire doucement pour se diriger vers l’ouest, en survolant le tapis verdoyant des rizières du delta du Mékong, artistiquement quadrillé par les branches du grand fleuve et les innombrables canaux et arroyos.
A travers le hublot à côté de son siège, T.T. contemple ce spectacle féerique éclairé par les derniers rayons d’un soleil de feu, disque rouge incandescent qui descend rapidement vers l’horizon. Il cherche à repérer les différentes localités survolées de ce delta dont il connaît le moindre recoin.
Voici Mytho qui dort paresseusement sur le bord oriental du Mékong, puis les deux branches les plus connues du CuuLong Giang (nom viêtnamien du Mékong), le Vàm Co Dông et le Vàm Co Tây où a eu lieu, dans le dernier quart du XVIIIè siècle, une grande bataille navale entre les escadres siamoises venues au secours de Nguyên Anh, futur empereur Gia Long et ancêtre de Bao Dai, le dernier empereur mis sur le trône de Hué par les occupants français, et la flotte du roi Quang-Trung de la dynastie des Tây son. Le chapelet des villes de l’ouest, pomme de discorde entre les camarades ennemis Khmers rouges et Viêtnamiens rouges, blotties sur les deux rives du plus grand fleuve de la péninsule, se déroule lentement sous l’avion. Voici le golfe de Siam dont la couleur glauque révèle sa faible profondeur, l’avion vient de quitter la côte la plus occidentale du Viêtnam entre le pont de Càmâu et Rachgia. Dans l’horizon, vers le nord, on devine les pitons calcaires de Hàtiên déjà enveloppés dans la brume vespérale naissante. Le soleil qui paraît énorme, disparaît sous l’horizon : ce phénomène naturel, auquel on ne prête pas attention dans la vie quotidienne, provoque aujourd’hui un choc dans le subconscient de T.T. Il voit défiler devant ses yeux tous les grands événements de sa vie et de son peuple, comme une séquence.
D’abord, son enfance dans un pauvre petit village du Nord-Viêtnam suspect aux occupants français pour assistance à la résistance, où les agents du fisc, escortés par les miliciens de la cour de Huê, viennent régulièrement saisir les buffles et les semences des villageois, sous prétexte que les amendes infligées par les autorités du Protectorat français ne sont pas payées dans les délais impartis. Le Ly-Truong (maire du village) essaie de remettre au plus gradé des agents fiscaux une requête pour surseoir la saisie afin de permettre aux villageois de préparer la récolte prochaine. Les miliciens lui mettent immédiatement les menottes et l’inculpent pour entrave à la force publique dans l’exercice de ses fonctions. Les tribunaux de la cour de Huê, qui ne font qu’entériner les ordres des conseillers français représentant la puissance occupante, condamnent le malheureux Ly-Truong à mort, après une année d’incarcération, pour acte anti-protectorat (l’équivalent du crime anti-révolutionnaire que les régimes soi-disant progressistes utilisent contre ceux qui ne sont pas de leur avis pour les envoyer dans les goulags). Afin d’exploiter au maximum l’effet de terreur produit par la condamnation du maire, les autorités du moment décident d’exécuter le condamné sur la place du village. Tous les villageois sont obligés d’assister à la décapitation du maire qu’ils ont élu. Plus de soixante ans ont passé, mais T.T revoit la scène dans ses moindres détails : le condamné est amené sous bonne garde devant le poteau en lim (bois dur du Nord- Vietnam) planté au milieu de la place. Un roulement de tambour et le bourreau, portant une rutilante ceinture rouge sang, fait agenouiller sa future victime le dos contre le poteau qui a été enfoncé de telle manière que le cou du condamné le dépasse d’une bonne dizaine de centimètres. Puis, il lui ligote les mains derrière le poteau avec une grosse et très longue corde, et la passe plusieurs fois autour de son corps afin qu’il forme avec le poteau un ensemble solide. Pendant tout ce temps, le roulement des tambours prend un rythme de plus en plus rapide.
Quand l’opération d’immobilisation est terminée, l’aide-bourreau apporte à son maître le grand cimeterre, qui servira à trancher la tête du condamné, enveloppé dans une grande serviette en soie rouge et déposé sur un plateau en laiton bien astiqué. Le bourreau prend cérémonieusement l’instrument avec ses deux mains, tandis que le deuxième aide bande les yeux du condamné avec une bande d’étoffe noire.

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *

*