CHAPITRE 14 (II)

Vers le milieu du mois d’octobre, un nouveau départ est organisé avec le Hai-Hông dont l’arrivée à Singapour vers le début du mois de décembre 1978 a fait grand bruit. Au début, le bureau de Binh-Tây demande toujours une augmentation de 20 %. Mais heureusement pour les familles de H.N. et T.L., 48 heures avant le départ, il reste encore une vingtaine de places qui ne trouvent pas preneur. Ils versent immédiatement le reste des frais de voyage.
Ils sont avisés qu’il faut être présent à cinq heures du matin le 23 octobre dans une ancienne porcherie à Thu-Duc où les bagages seront contrôlés par les can-bô du Service des douanes et les partants devront suivre une ou deux séances d’éducation politique avant de s’embarquer sur le Hai-Hông vers le 25 octobre, avec un décalage possible de quelques jours suivant l’état de la mer. Les familles H.N. et T.L. donnent un dernier coup de main à leurs bagages prêts depuis longtemps et louent une voiture pour se rendre au rendez-vous de Thu-Duc au prix de 60.000 anciennes piastres, soit 120 dông représentant deux mois de solde d’un travailleur.

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La veille du grand jour, tout le monde se réunit chez H.N. Les femmes préparent un dîner d’adieu qui rassemble de nombreux amis et parents. Ils sont tous candidats à quitter le Viêtnam, dès qu’ils réussiront à réunir la somme nécessaire. Sur leurs visages, on devine qu’ils envient la chance des partants. Le dîner se termine tard dans la nuit. Après avoir mis les enfants au lit et débarrassé la table, les femmes préparent le thé vert pour les convives qui veulent tous assister au départ de leurs hôtes. H.N. distribue à ses amis tout ce qu’il ne peut pas amener avec lui et échange avec eux des souvenirs, tout en buvant à petites gorgées le thé brûlant servi par sa femme. Un crissement de pneus sur l’asphalte suivi d’un discret coup de klaxon surprend tout le monde : c’est la camionnette qui vient chercher ses clients comme convenu. Il est juste 4 heures moins le quart. Les hommes chargent les bagages dans la voiture pendant que les femmes réveillent les enfants et les habillent rapidement. A 4 heures tout est prêt. Après avoir dit, une dernière fois adieu à leurs amis, les familles H.N. et T.L., composées de quatre adultes et sept enfants montent dans la camionnette qui les conduit vers leur destin. Avant que la voiture ne démarre, Mme H.N. confie à son amie intime H. que si dans quatre mois elle ne reçoit pas de nouvelle, il faut considérer que le bateau sur lequel elle s’est embarquée est perdu corps et biens.
Réunis à Thu-Duc, les passagers du Hai-Hông subissent une fouille minutieuse, remplissent les formalités exigées et suivent une séance d’éducation politique durant tout l’après-midi du 23 octobre. Dans la nuit, des camions les transportent vers une petite plage située au nord de Vung-Tâù (ancien cap Saint-Jacques des Français) où les jonques, escortées par les vedettes des douanes, les transbordent sur le Hai-Hông stationné dans les eaux internationales.
Après le départ de H.N., le même jour vers 17 heures, trois can-bô en civil se présentent à son domicile. Comme ils trouvent les portes closes, ils s’informent auprès des voisins. Selon les recommandations de H.N., les voisins répondent que les H.N. sont partis à Tây-Ninh pour commémorer l’anniversaire de la mort de leur belle-mère décédée dans le courant de l’année 1977 et devraient être de retour dans la soirée. Alors les can-bô déclinent leur identité et déclarent qu’ils ont pour mission de prendre possession de la maison de H.N., qui était autorisé à quitter le Viêtnam. Ils montrent au président du comité révolutionnaire du quartier, arrivé entre-temps, le dossier de demande de sortie du Viêtnam de H.N., dans lequel se trouve l’engagement de faire don aux autorités de sa maison. Un serrurier est appelé pour ouvrir la porte. Mais dans la maison se trouve un gros chien très méchant qui s’oppose à l’entrée des intrus. Deux spécialistes de la capture de chiens errants sont convoqués d’urgence et le fidèle toutou est rapidement maîtrisé, à la grande joie des can-bô : « Nous avons de quoi garnir nos marmites ce soir », dit un jeune can-bô de l’équipe qui hume déjà le fumet succulent du ragoût de chien cuisiné à la manière du ragoût de lapin.
Dans le courant d’avril 1979, Mme H. reçoit des U.S.A. une lettre de son amie Mme H.N., décrivant les conditions d’existence des passagers du Hai-Hông qui n’ont rien à envier aux malheureux esclaves sur les négriers du XVIIIè siècle.

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