CHAPITRE 12

LA REPUBLIQUE SOCIALISTE DU VIETNAM ET LES COMMERÇANTS

Avec les élections de 1976, l’unification du Viêtnam est votée par la nouvelle Quôc-Hôi (Assemblée Nationale) et la République démocratique du Viêtnam devient, à l’exemple du modèle moscovite, la République Socialiste du Viêtnam au début de juillet 1976. Ipso facto, le gouvernement révolutionnaire provisoire du Sud-Viêtnam disparaît et ses promesses vis-à-vis de la population également.
Après la confiscation des biens des capitalistes compradors et l’échange des monnaies en septembre 1975, le commerce est plus florissant que jamais. Tous les objets d’usage courant voient leur prix monter en flèche. Les bô- dôi et les can-bô venus du Nord achètent n’importe quoi à un prix très supérieur à celui couramment pratiqué avant la libération ; mais en les revendant dans le Nord, ils récupèrent le double du prix. Aussi, celui qui retourne au Nord, amène dans ses bagages un véritable bazar de montres, de pendules, de vélos et accessoires, de vêtements chauds, de radios, de moustiquaires, etc. Les commerçants qui profitent de ce boom sont surtout ceux d’origine Hoa, les seuls à disposer de stocks importants. Pour eux, les années 1976 et 1977 sont vraiment des années de cocagne. Ils finissent par croire que la victoire des disciples de Moscou ne change en rien leur business. La fête de la nouvelle année lunaire au début de l’année 1978 n’a rien à envier à celles de la décennie 60. Les riches marchands de Cholon, devant leurs villas magnifiquement décorées, font exécuter par les équipes de danse du licorne leurs numéros dans les rues envahies par une marée humaine.

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Mais les maîtres de Hànôi veillent. Ils mettent au point un plan pour étatiser le commerce moyen dans le Sud- Viêtnam, récemment libéré de la domination impérialiste mais encore entièrement sous la coupe économique des Hoa dont l’hégémonie remonte au début de l’occupation française. Les autorités occupantes françaises, par principe ou par veulerie bureaucratique, ont puissamment aidé les Hoa à contrôler l’économie indochinoise. Au temps de l’occupation française, pour obtenir un prêt de la Banque de l’Indochine, un commerçant ou industriel est obligé, en pratique, de passer par un comprador de la Banque. Or les compradors de la Banque de l’Indochine sont recrutés exclusivement parmi les Hoa qui favorisent naturellement leurs compatriotes. Les grosses sociétés françaises se réservent les plus gros secteurs d’activité (mines de Hongai et de Dông-Triêù, les plantations de caoutchouc Michelin, les Chemins de Fer du Yunnan …) et tous les autres secteurs de l’économie tombent pratiquement sous la coupe des Hoa. Cette suprématie presque séculaire qui, d’après les auteurs capitalistes spécialistes des questions indochinoises, peut défier n’importe quel régime, est réduite à néant en quelques semaines par les autorités révolutionnaires.

Au début de mars 1978, la radio annonce que le commerce est supprimé dans le Vietnam unifié et socialiste, seul le petit commerce ambulant individuel est toléré. Les marchandises en stock seront rachetées à l’amiable par les coopératives de chaque branche. Dès l’annonce de la nouvelle, des équipes de can-bô renforcées par les membres de la jeunesse communiste prennent possession de toutes les boutiques en ville ou dans les marchés, et mettent les scellés réglementaires. Des postes de contrôle sont installés à chaque coin de rue pour fouiller systématiquement tous les passants suspects et empêcher toute fuite possible. Une fois de plus, les commerçants sont surpris par l’action rapide et bien coordonnée des autorités.
Selon l’habitude des commerçants Hoa, les dépôts de marchandises sont souvent inextricablement imbriqués avec l’habitation du propriétaire. Pour exercer une surveillance efficace, un piquet de surveillance est placé dans chaque dépôt ou magasin où la mise de scellés s’avère malaisée ou impossible. Bien entendu, les frais de surveillance sont à la charge du propriétaire.
Du jour au lendemain, toutes les localités de quelque importance situées au sud du 17è parallèle perdent au moins 90 % de leur activité commerciale. Toutes les boutiques sont fermées, tous les marchés sont pratiquement vides. Seuls quelques marchands ambulants vendent quelques menus objets d’usage courant. Les gosses jouent au ballon entre les comptoirs abandonnés des deux plus grands marchés de l’ex-Saigon : le marché Bên-Thành à Saigon et le marché Pho-Co-Diêù à Cholon. Tous les soirs les can-bô du service de propagande réunissent la population pour expliquer la réorganisation du commerce et rassurer les commerçants en leur affirmant que leurs marchandises seront rachetées par les coopératives et qu’ils seront payés dès que les inventaires seront terminés. Les autorités tiennent effectivement leur promesse de racheter les marchandises, mais les commerçants, en fin de compte, doivent reverser cet argent à l’Etat.
H.N., un Hoa, possède deux boutiques d’antiquité au marché Bên-Thành à Saigon. Son commerce, perturbé par les événements de 1975 redevient très florissant avec les conseillers de l’U.R.S.S. et des pays satellites qui veulent tous acheter des objets anciens d’Extrême-Orient très recherchés dans leurs pays. Et ces messieurs paient en dollars U.S.A.
La suppression du commerce en mars 1978 surprend complètement H.N. qui vient de réapprovisionner ses boutiques avec des objets de valeur. Après plusieurs semaines, l’inventaire est terminé et H.N. reçoit un chèque représentant à peu près la valeur des marchandises. Assez content, il se présente à la banque de Hô Chi Minh Ville pour toucher son dû. Les agents de la banque lui expliquent qu’ils ne peuvent payer que si le chèque est visé par le Service des impôts. Un peu contrarié, il se présente chez le percepteur de son quartier qui lui fait savoir qu’il doit payer des impôts dont le montant est supérieur à celui du chèque.
Complètement effondré, il réalise que les commerçants sont roulés par les autorités. Leurs biens sont simplement confisqués par une mise en scène de rachat. Il tente quand même de demander au can-bô compétent la manière de calculer ses impôts. Ce dernier lui répond en ricanant : « En principe, le taux appliqué est très bas, car si la réglementation est appliquée strictement, les impôts doivent être calculés à partir de juillet 1954, date des accords de Genève. Mais, le montant que vous avez à payer se rapporte uniquement aux années 1975 à 1978 ». H.N. balbutie des remerciements et entre chez lui avec le chèque.
A partir de ce jour, comme les autres Hoa qui sont dans le même cas que lui, il décide de quitter coûte que coûte le paradis rouge que les neveux de l’Oncle Hô sont en train d’édifier.
Les inventaires (ou plutôt les perquisitions) des stocks de marchandises sont menés avec une minutie extrême. Ainsi des taëls d’or cachés parmi des tonnes de vieux papiers et de chiffons ou dans des tas de sable sont découverts chez de nombreux marchands Hoa. L’ordonnance qui supprime le commerce abolit également l’exercice des professions libérales (médecins, dentistes, pharmacien, avocats, etc).

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