CHAPITRE 10 (III)

Le Lieutenant G., chef de la milice du quartier demande au Capitaine Q. si ce chiffre comprend également les victimes civiles. « Rien que des bô-dôi, on n’a pas eu le temps de s’occuper de la population », précise le Capitaine. Cette précision jette un froid dans l’auditoire. Regardant sa montre, le Capitaine se prépare à partir et s’excuse auprès de ses amis : « Il est déjà 15 heures, je dois être à Tây ninh avant 18 heures. En rendant visite à ma famille, je fais une entorse au règlement car je suis censé me rendre directement à Tâyninh ». Disant adieu à sa famille et à l’auditoire, il se précipite dehors et monte dans la jeep qui démarre aussitôt dans un vrombissement saccadé qui soulève un nuage de poussière ocre.
Après le départ du Capitaine, l’auditoire rentre dans la maison et échange des idées sur l’événement sanglant de Samat. Un jeune chef de groupe de guérilleros demande au vieux N., un vétéran engagé dans la Résistance en août 1945, démobilisé au mois de septembre 1975 avec le grade de chef de bataillon, pourquoi les bô-dôi à Samat n’ont pas contre-attaqué immédiatement les Miêns (Cambodgiens) qui ne peuvent pas être comparés aux Américains ou Français.

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Lentement, en pesant bien ses mots, N., en tirant sur sa pipe, répond : « Petit frère, les frères d’armes de Q. sont tous des vétérans qui ont fait leur preuve à Ia-Drang, à Khe- Sanh et ailleurs. L’attaque très bien préparée et tenue secrète des Miêns a complètement surpris nos bô-dôi et les a mis knock-out dès les premières minutes. Quant à la valeur combative des Miêns, ma longue expérience de la guerre indochinoise m’a appris que les combattants miêns, bien commandés et bien entraînés, sont bien plus à craindre que les Américains et les Français. Dans la jungle, ils sont plus à l’aise que nous et peuvent supporter des privations et des souffrances inimaginables. Ce sont les plus dangereux adversaires que nous ayons jamais rencontrés. Si les Miêns sont aidés par une grande puissance, nos bô-dôi auront devant eux un avenir bien sombre. Peut-être que c’est le moment de se rappeler le vieux dicton sud-viêtnamien, « Aller à Nam-Vang (Phnom-Penh) est facile, mais s’en retourner est très difficile ». J’espère de tout cœur que nos camarades dirigeants trouveront une solution pacifique pour résoudre les questions litigieuses avec nos camarades miêns ».
Z. un vénérable octogénaire et ancien dignitaire de la résistance du Nam-Bô (sud-Viêtnam) qui a écouté silencieusement jusque là, approuve de la tête l’opinion de N., et ajoute, d’un ton solennel : « Que nos dirigeants ne cèdent pas à la tentation de chercher une solution militaire au problème miên-viêtnamien ! En cas de conflit armé, la Chine soutiendra certainement Nam-Vang (Phnom-Penh). Appuyé sur l’immense Chine, Pol-Pot peut nous résister indéfiniment, comme nous l’avions fait dans notre lutte contre les envahisseurs français qui furent finalement défaits à Diên Biên Phu en mai 1954 ».
Sur ces paroles prophétiques, la foule des auditeurs se disperse avec des impressions diverses, sous les premières gouttes d’une de ces pluies diluviennes amenées par la mousson d’automne.

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