CHAPITRE 10 (II)

Samat est une petite vallée fertile et isolée située à environ 50 kilomètres à l’est de Tâyninh sur la frontière cambodgienne. C’est un des points d’appui de la résistance pendant les années de lutte contre les occupants français et américains. Après l’écroulement du régime de Saigon en 1975, Samat est attribuée à la division d’élite chargée de la protection de TEtat-Major des forces stationnées au Sud- Viêtnam, établi à Tân-Son-Nhât, pour produire les denrées alimentaires nécessaires à l’entretien de la division.
Largement dotés d’engins mécaniques pris à l’ancien régime de Saigon, les bô-dôi exploitent à grande échelle et produisent, rien que pour le premier trimestre de 1977, plusieurs centaines de tonnes d’arachide, de soja, de maïs et de manioc. Un plan pour doubler la production au deuxième semestre de 1977 est mis en route dès juillet. Encouragés par les dividendes substantiels des bénéfices réalisés par la vente des récoltes, les bô-dôi demandent presque tous à être affectés à Samat. On leur donne généralement satisfaction. Si bien qu’en septembre 1977, la quasi-totalité de la division affectée à la défense de l’Etat-Major de la zone Sud se trouve à Samat.

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C’est l’occasion attendue par les Khmers rouges pour porter un grand coup à leurs anciens camarades félons devenus ennemis. Ils déclenchent d’abord une série d’attaques de diversion, sur un front de 150 kilomètres, donnant l’impression que l’objectif final serait Tâyninh, pour masquer l’effort principal sur Samat. Dans la nuit du 27 septembre, vers 2 heures du matin, deux divisions de Phnom-Penh, appuyées par une nombreuse artillerie, surprennent complètement les bô-dôi. La bataille dure jusqu’au 2 octobre, jour où les Khmers rouges, maîtres du champ de bataille, après avoir détruit de fond en comble toutes les installations de la base de ravitaillement et mis le feu à tout ce qu’ils ne peuvent emporter, se retirent. Les autorités gardent secrète cette défaite écrasante. Très peu de gens, même parmi les habitants de Tâyninh, sont au courant de cette confrontation importante entre les Khmers rouges et les Viêtnamiens rouges. C’est absolument par hasard qu’un témoignage de première main sur cette affaire a été recueilli.
Le Capitaine Q. est affecté à l’Etat-Major de la zone Sud. Comme le logement auquel il a droit demande de longs travaux pour être remis en état, il loge sa femme et ses trois enfants à Bung. Au début de chaque mois, il vient passer les soirées de samedi et dimanche avec sa famille et apporte la solde à sa femme pour régler les dépenses de la maisonnée. Ce scénario se déroule sans heurt jusqu’au mois de septembre 1977. Ni le premier samedi d’octobre ni les jours suivants ne voient apparaître le Capitaine. Au bout d’une semaine, sa femme commence à s’inquiéter et se renseigne auprès des collègues de son mari à l’Etat-major. Ceux-ci donnent des réponses évasives en disant que le Capitaine Q. est chargé d’une mission importante dont il est impossible de divulguer ni la durée ni la destination. Madame Q. est au désespoir.
Le 13 octobre, vers 14 heures, une jeep, chargée d’une demi-douzaine de bô-dôi armés jusqu’aux dents, s’arrête devant la petite maison de Madame Q. Le Capitaine en descend précipitamment. Il est aussitôt entouré par ses trois gosses et assailli de questions par sa femme sur la raison de son retard. Voyant son visage défait et amaigri, elle oublie tous les reproches qu’elle rumine depuis une semaine. Tout en gagnant l’intérieur de la maison, il dit à sa femme, à voix basse mais pouvant être entendu par les voisins qui l’entourent, qu’il a eu beaucoup de chance de sortir indemne de l’aventure de Samat.
Une fois à l’intérieur, il commence à raconter le déroulement de la bataille de Samat devant un auditoire nombreux (car l’arrivée du Capitaine est vite connue dans le quartier), dans un silence absolu : « Le 27 septembre, après une journée très fatigante de plantation de pousses de manioc amenées la veille par les camions de la division, on se paie un dîner simple mais abondant et arrosé de bière. Puis on se met au lit presque tout de suite pour goûter un sommeil bien mérité. Le 28 septembre vers 2 heures du matin, on est réveillé par un ouragan d’obus qui s’abat sur le campement et toutes les constructions qui constituent les casernes. Les magasins prennent feu presque instantanément et tout le camp si péniblement aménagé depuis un an par les camarades est transformé en un immense brasier. Beaucoup de bô-dôi blessés sont brûlés vifs dans les flammes. Avec trois copains, je réussis à me cacher dans les lataniers très denses autour du camp, avant la fouille systématique par les Miêns (Cambodgiens), du camp et des alentours. Tous les prisonniers blessés ou non sont achevés aux coupe-coupe. Nous avons échappé aux recherches de l’ennemi en pataugeant dans l’eau d’un arroyo pendant cinq jours et cinq nuits. Chaque fois qu’on entendait des bruits de pas, on s’enfonçait complètement dans l’eau et on respirait à l’aide d’un tuyau de roseau qui émergeait de quelques centimètres au-dessus de la surface de l’eau. Comme nourriture, on se contentait de lentilles d’eau et d’escargots. Nous n’avons osé sortir de notre cachette que dans la journée du 3 octobre, lorsque nous avons entendu les appels des forces de secours qui ont immédiatement organisé la recherche des blessés et disparus. Après une semaine d’investigation ininterrompue, un bilan provisoire a pu être établi : plus de 2.500 morts et disparus ».

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