CHAPITRE 1

LE 30 AVRIL 1975 A BINH-DUONG ou LA LIBERATION D’UN CHEF-LIEU PROVINCIAL

Binh-Duong est une petite localité située à une trentaine de kilomètres au nord de Saigon. C’est le chef-lieu de la province, qui porte le même nom, où eurent lieu les combats les plus acharnés pendant l’offensive du printemps 1972, de l’armée du Nord-Viêtnam contre le régime de Saigon soutenu par les Américains.
Le Colonel C. administre la province depuis l’avènement du Président Nguyen van Thiêu en 1967, grâce à la protection de Madame Thiêu, protection fortement monnayée d’après les mauvaises langues. Même après l’abdication du Président Thiêu le 22 avril 1975, le Colonel C. et son bras droit, le Capitaine Q., assurent à ceux qui les approchent que les communistes ne pourront jamais mettre les pieds dans la province.
Les rayons matinaux, mais déjà chaud, du soleil tropical annoncent le 30 avril fatidique. Un calme anormal règne sur la place du marché habituellement très animée de très bonne heure. Les quelques rares marchands présents discutent des dernières rumeurs de la situation. A partir de 8 heures du matin, l’artillerie des troupes nord-viêtnamiennes bombarde les positions tenues par les forces commandées par le Capitaine Q. par-dessus la rivière Dôngnai. L’explosion du premier obus vide instantanément la petite ville de tout signe de vie apparent. En un clin d’œil, les portes et les volets de toutes les maisons et boutiques sont fermés. Les rues sont absolument désertes. Même les chiens errants faméliques et les misérables gosses vagabonds, sans famille, produits inévitables d’un pays ravagé par la guerre et la corruption d’un régime fantoche mis en place et entretenu par l’étranger au moins aussi corrompu que son protégé, disparaissent de la circulation comme par enchantement. Les habitants, terrés chez eux, s’entassent dans les tranchées, obligatoires depuis 1968 pour chaque maison et hâtivement remises en état. Ils attendent anxieusement l’attaque imminente des forces dévouées corps et âme aux maîtres du Kremlin. Ils se massent autour du poste de radio qui donne sans arrêt les dernières nouvelles. Les minutes paraissent interminables.
Jusqu’à 10 heures du matin, l’intensité du tir de l’artillerie adverse est faible (un coup toutes les quinze minutes) et le tir est imprécis : la plupart des coups tombe dans la rivière. A partir de 10 heures trente, la cadence du tir adverse augmente progressivement jusqu’à un coup toutes les cinq minutes. L’angoisse des habitants croît avec le rythme des explosions : ils savent que l’attaque va être déclenchée d’une minute à l’autre. Leur état d’âme est identique à celui du condamné à mort dans les dernières heures qui précèdent l’exécution.
Depuis les accords de Genève signés au mois de juillet 1954, la majorité des habitants du Sud-Viêtnam attirée par l’Américan way of life vivait dans la conviction absolue que la plus grande puissance du monde, les Etats- Unis d’Amérique, ne lâcherait jamais son allié sud- viêtnamien quoiqu’il arrive. Aujourd’hui, le 30 avril 1975, l’occupation de Saigon n’est plus qu’une question d’heure. Cette réalité aveuglante les sidère complètement. Ils constatent sans comprendre que les Américains abandonnent le Sud-Viêtnam et les collaborateurs indigènes aux maîtres de Hànôi.
Vers 11 heures, on voit sortir des abris derrière l’église, quelques compagnies de l’armée sud-viêtnamienne qui se dirigent vers les berges du Dôngnai qui borde l’ouest du chef-lieu. Le bruit court que le Colonel C., chef de la province, a décidé de résister coûte que coûte. Cette rumeur augmente le désarroi de la population. Pris de curiosité, je me faufile à travers les rues désertes en rasant les murs, pour voir le comportement des forces sud-viêtnamiennes armées et entraînées à si grands frais par les conseillers américains devant les adversaires armés par Moscou et Pékin. Une fois atteint le bord de la rivière Dôngnai, les soldats sudistes prennent position derrière une longue haie vive qui borde le cours d’eau. Ils commencent à ôter leurs chemises. Peut-être vont-ils creuser des trous individuels ? A ma grande surprise, ils se débarrassent fébrilement de leur équipement et ne gardent que le caleçon. En un clin d’œil, ils se débandent : le capitaine en slip donne le signal de sauve-qui-peut, en s’évanouissant le premier dans la végétation luxuriante. Sur le chemin de retour, je vois la chaussée jonchée d’armes, de munitions et d’équipements les plus divers. Des camions militaires chargés et bien alignés gisent abandonnés le long de l’ancienne route 13. Leur état intact prouve le départ précipité des occupants pris de panique.
11 est 11 heures trente, le Général Duong van Minh, successeur du Président Nguyên van Thieu, annonce la reddition sans condition du gouvernement pro-américain de Saigon. Sa voix, d’après les militaires qui ont servi sous ses ordres, paraît anormale. Pour le moment, on attribue cette anomalie vocale à l’émotion bien compréhensible du Général Minh dans une circonstance aussi importante. Quelques semaines plus tard, on apprend la vérité : un intime du Général Minh, le Général Nguyên Huu Co, un agent du Service Secret du Nord-Viêtnam, a forcé le Big Minh, sous la menace de son colt, à lire la déclaration de reddition sans condition qu’il a préparée à l’avance.

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