CHAPITRE 1 (II)

Après la prise de Saigon, les vainqueurs déclarent que l’exploit de Nguyên Huu Co est une des plus grandes victoires, sinon la plus grande, remportées sur les Américains et surtout sur la fameuse C.I.A. complètement mystifiée par l’espion Huu Co pendant plus de vingt ans. Grâce au succès de l’agent secret Huu Co, Hànôi récupère tous les immenses stocks constitués par l’aide américaine et Saigon parfaitement intacts.
La capitulation du régime de Saigon, le 30 avril 1975, est une surprise complète pour Hànôi. Quand le représentant du Viêt-công (communistes viêtnamiens) à Saigon annonce à Hànôi la capitulation de Duong van Minh, quelques minutes après la signature du document de reddition, le responsable de la télécommunication à Hànôi croit à une plaisanterie de mauvais goût de son collègue du Sud et demande confirmation. Ce n’est donc qu’après confirmation formelle, que la radio de Hànôi annonce la nouvelle, mais la population n’est convaincue que lorsque la nouvelle de la capitulation de Saigon est diffusée par la BBC dans la soirée. Ceci est largement confirmé par les bô-dôi (soldats nord-viêtnamiens) eux-mêmes : ils ont précisé que Hànôi ne pensait pouvoir prendre Saigon au plus tôt que vers la fin de 1977 et au prix de très durs combats. Or il n’y a pas eu de résistance. Les troupes de Saigon se sont décomposées spontanément quand Thiêu, le président sud-viêtnamien tant soutenu par Nixon, a donné l’ordre d’évacuer la région des hauts plateaux (Kontum, Pleiku …).
Les témoignages des civils et des militaires sont concordants. Le processus de la débandade des forces sud- viêtnamiennes est caractéristique : les généraux partent en premier avec les avions de transport de l’armée, les officiers supérieurs les suivent de près, et partent sans laisser d’instruction aux officiers sous leurs ordres restés sur place. C’est bien cette négligence coupable qui provoque la décomposition des unités stationnées sur les hauts plateaux. Après avoir passé quelques jours à attendre des ordres qui ne viennent pas, les officiers des garnisons de Pleiku et de Kontum, de concert avec la population, organisent l’évacuation des positions clés.
Au début, un certain ordre est observé dans les colonnes des fuyards. Mais dès qu’il faut couper à travers la jungle, c’est le sauve-qui-peut : les soldats jettent leurs armes, les civils leurs bagages. Ils ne conservent que le strict nécessaire pour poursuivre leur route. Les armes individuelles s’entassent sur des kilomètres, sur les deux côtés de la route, comme des tas de bois de chauffage que les bûcherons montagnards ont l’habitude de former, suivant l’expression imagée d’un soldat survivant du désastre. Ce militaire, nommé Quoi, en garnison à Kontum, a mis un mois pour atteindre son village situé au nord de Saigon. Pour subsister pendant son long voyage pédestre (près de mille kilomètres, sans compter les détours), il a vendu le seul objet de valeur qu’il avait réussi à conserver, son bracelet-montre Seiko. Pendant tout le trajet, il n’a rencontré aucune force adverse.
Tous les soldats revenus des hauts plateaux sont unanimes à reconnaître que l’esprit de l’armée était au moins aussi élevé qu’en 1972, le désir d’en découdre avec les disciples de Moscou était très grand parmi les combattants. La défaite du régime pro-américain de Saigon est uniquement due à l’auto-décomposition du commandement dont le chef suprême est le président Nguyên van Thiêu, créature des U.S.A. et l’homme de confiance de Nixon. Il faut reconnaître que les Américains comme les Français, suivant les buts qu’ils s’étaient fixés, ont parfaitement réussi le choix de leurs collaborateurs : ils ont voulu des instruments dociles. Aussi, dès que leurs protecteurs les ont abandonnés à leur triste sort, ils se sont effondrés comme une plante grimpante à qui on enlève le tuteur.
Les dirigeants viêt-công reconnaissent que Saigon avait une supériorité incontestable, sinon absolue, au point de vue matériel et organisation, mais la différence de valeur entre les chefs des deux partis était considérable : d’un côté, des marionnettes dont l’unique préoccupation était de tirer un maximum des avantages de leurs postes afin d’avoir le plus rapidement possible un compte confortable à l’étranger, en face, des hommes exceptionnels dévoués corps et âme à une idéologie. La capitulation de Duong van Minh le 30 avril 1975 n’est que la consécration inéluctable de cette différence de classe des chefs en présence : les meilleurs ont gagné.

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